Témoignage de Kateb Yacine (1)

Nous reproduions ci-dessous le texte de la communication de H. Sadi au colloque « Kateb Yacine, un homme de parole » organisé le 12 décembre 2009 à Paris par l’ACB.

À la mémoire de Ammar Négadi, dit Amar Achaoui

Quelle influence ou quelle résonance ont pu avoir l’œuvre ou les déclarations de Kateb Yacine, lui qui n’était pas berbérophone, sur un mouvement berbère qui s’est constitué autour de la revendication linguistique ? C’est par un témoignage que je tenterai de répondre à cette question, même si je n’ignore pas les limites inhérentes à une telle démarche. Limites qui méritent d’être soulignées d’autant que je n’ai pas connu Kateb Yacine personnellement. Je l’ai vu peu de fois et presque toujours en compagnie de camarades.

Cependant, son empreinte sur ce mouvement me paraît suffisamment forte pour considérer que la qualité d’ancien militant autorise le témoignage. Cette communication ne prétend donc pas apporter une réponse globale à la question posée, mais vise seulement à fournir quelques éléments qui peuvent contribuer à éclairer le rôle de Kateb Yacine sur ce sujet. En outre, il est fait place à une appréciation subjective des évènements car je crois que la subjectivité compte dans l’engagement militant.

Enfin, dans les études consacrées à Kateb Yacine, le thème amazigh est assez peu étudié et mérite certainement une recherche plus fouillée.

L’ÉVEIL À LA QUESTION BERBÈRE

Pour la clarté du propos, je commencerai par fixer le cadre de cette communication en donnant quelques repères qui situeront ce témoignage.
J’appartiens à la génération des enfants de la guerre de libération nationale. À ma première rentrée scolaire, en octobre 1955, j’arrive à l’école en même temps que les gendarmes. À compter de ce jour, l’école cesse de fonctionner et se transforme bientôt en caserne militaire qui abritera les soldats de l’armée française, comme un peu partout dans la montagne kabyle. Au lendemain de l’Indépendance, peu de rescapés parmi nous parviendront à rejoindre l’unique lycée de la région, celui de Tizi-Ouzou.

C’est là, dans ce lycée, que se forgèrent nos consciences de militants « berbéristes », comme on disait à l’époque. En ces débuts des années soixante, l’établissement s’ouvrait à de nouveaux enseignants algériens promus à la hâte pour combler le vide laissé par le départ massif des professeurs français. Au sein du corps enseignant algérien, la carence en professeurs d’arabe était encore plus forte que dans les autres disciplines. Or, très rapidement, après l’Indépendance, tous les élèves furent astreints à suivre les cours d’arabe devenus obligatoires. Le gouvernement fit donc venir des Moyen-Orientaux appelés en grand nombre afin de nous arabiser. Il y eut avec eux, venus également du Moyen-Orient où ils s’étaient réfugiés pendant la guerre, quelques Kabyles plus baathistes encore que les Moyen-Orientaux eux-mêmes.

Le « la » de la politique d’arabisation fut donné par le cri rageur de Ben Bella, par trois fois répété, lancé dès 1962 depuis Tunis : « Nous sommes Arabes ! Nous sommes Arabes ! Nous sommes Arabes ! ». Fondement idéologique de toutes les équipes qui se succédèrent au pouvoir, l’arabisation sera déployée à l’échelle nationale et mise en œuvre avec des moyens considérables. Elle prendra toutefois un aspect particulier en Kabylie. D’abord, en raison de la personnalité de la région demeurée suspecte au regard des tenants de l’arabisme depuis 1949, date à laquelle elle avait posé le problème de l’identité nationale au sein du Parti du peuple algérien (PPA). [1] Ensuite, parce que le soulèvement armé des maquis du Front des forces socialistes (FFS) en 1963, circonscrit à la seule Kabylie, donnait à ces maquis une coloration « berbériste » que le pouvoir exploitait malgré les dénégations répétées de son leader Hocine Aït Ahmed. Pour les jeunes adolescents que nous étions, l’Armée nationale populaire (ANP), qui s’installait avec brutalité dans les écoles-casernes fraîchement libérées par l’armée française, était perçue comme une force d’occupation. [2]

En 1963, lors de la visite triomphale à Alger du « Grand frère » Nasser organisée par Ben Bella sur fond d’unité arabe, la rue inquiète commentait abondamment l’exclamation « l’Algérie nous suffit et vous suffit  ! » prêtée au « Raïs » qui l’aurait prononcée pour exprimer son émerveillement devant les richesses de la Mitidja.

Au lycée, les enseignants d’arabe, « baathistes » ou « frères musulmans » pour la plupart, s’acquittaient de leur mission avec zèle. Ils s’employaient à nous arabiser au sens littéral de l’expression : faire de nous les Arabes que nous n’étions pas. Sommés d’adhérer à l’arabisme, il nous fallait en conséquence apprendre et aimer la langue arabe que nous devions faire nôtre, mais aussi abandonner le kabyle, un « dialecte » sans valeur et renier l’identité berbère, un concept « créé par le colonialisme  » aux dires de nos professeurs. En un mot : devenir Arabe pour accéder au statut de citoyen accompli. Plus tard, Abdelkader Hadjar, installé président de la commission d’arabisation du FLN le 6 novembre 1973, exprima la finalité de cette politique par des mots chocs : « Envahi par l’arabe de tous les côtés, l’Algérien se trouvera obligé de s’arabiser lui-même, ou alors il se sentirait effectivement étranger dans son propre pays ! » . [3] De fait, c’était un peu notre statut. Le pouvoir nous reléguait dans un no man’s land, attendant l’achèvement de notre arabisation pour nous accepter comme citoyens algériens à part entière, une fois transformés en Algériens arabisés et Berbères qui se renient.

Pour légitimer leur discours au lycée, les arabisants l’inscrivaient dans des diatribes anti-françaises qui englobaient langue française et professeurs français, – ceux, rares, restés après l’Indépendance – et les coopérants techniques fraîchement arrivés de France qui ne seraient là que pour perpétuer la domination coloniale sous une forme nouvelle. Selon les arabisants, l’entreprise d’arabisation prolongeait notre mouvement de libération nationale ; elle en serait en quelque sorte le parachèvement. Or, nous ne partagions pas ce discours décalé, surtout maintenant que la guerre était finie ; pas plus que nous ne reconnaissions nos professeurs français dans le portrait que ces arabisants en dressaient. La langue française prise pour cible représentait, à nos yeux, l’instrument de notre émancipation, l’unique arme linguistique à notre disposition pour sortir de la misère de nos parents. La légèreté avec laquelle ils nous marginalisaient, leur volonté de s’approprier un combat auquel ils n’avaient pas participé, le sans-gêne avec lequel ils accaparaient une libération que nous avions payée au prix du sang, tout cela nous heurtait profondément. Dans ce rapport élèves/professeurs, parasité par des considérations extra pédagogiques, notre ardent désir d’acquérir un savoir dont avaient été privés nos parents était contrarié par l’éducation que dispensaient les arabisants. Entre eux et nous, c’était le divorce. Les arguments de nos professeurs d’arabe, sur la qualification desquels circulaient les rumeurs les plus folles, perdaient toute emprise sur nous. Leur acharnement à extirper en nous toute trace de berbérité qu’ils considéraient comme le venin laissé derrière elle par la colonisation s’accompagnait de la volonté de nous faire entrer de force dans la camisole arabe.

L’agression de cette arabisation brutale nous a faits militants « berbéristes »

Ah ! Dénicher le moindre papier imprimé où figurait le mot berbère et la voilà la preuve de notre existence dans l’Histoire ! Elle sera lue, elle circulera dans les salles de permanence et dans les dortoirs de l’internat ; elle sera recopiée, apprise par cœur. Je me souviens tout particulièrement avec quelle avidité nous avions lu un exemplaire, qui avait déjà perdu sa couverture, du livre Heureux les Martyrs qui n’ont rien vu de Bessaoud Mohand-Arab, le futur fondateur de l’Académie berbère. Dépourvus de discours structuré à opposer à nos maîtres arabisants, nous mettions un point d’honneur à ne pas apprendre l’arabe malgré les sanctions qu’ils nous infligeaient.

Dérisoire résistance d’adolescents livrés à eux-mêmes face à l’implacable machine du parti unique qui affichait sa détermination à broyer toute velléité de résistance. En 1966, trois élèves furent exclus du lycée pour avoir refusé d’arabiser une pièce de théâtre qu’ils allaient jouer au gala de fin d’année.

à suivre…

Hend Sadi

Notes

[1Sur proposition de Rachid Ali Yahia, la puissante fédération de France du PPA adopte à une écrasante majorité une motion pour « l’Algérie algérienne  » en remplacement de la formule « l’Algérie arabe » utilisée par le leader Messali Hadj. Mostefa Lacheraf, Abdelmalek Behabyles, … sont au nombre de ceux qui votent pour. Ébranlée, la direction du PPA met à l’index ceux qu’elle taxe de « berbéro-matérialistes  » et les exclut sans ménagement. C’est la crise de l’été 1949. Dès lors, toute référence à l’identité berbère dans la mouvance nationaliste devient taboue.

[2J’ai vu l’ANP réquisitionner maintes fois des civils pour s’en servir comme bouclier humain dans les opérations militaires et je l’ai vue pratiquer la punition collective. Durant l’été 1964, suite à un attentat ayant blessé un militaire au marché du village, l’armée s’est livrée à des représailles aveugles en prenant des otages et ma mère fut battue à coups de crosse de mitraillette sous mes yeux.

[3Supplément El Moudjahid culturel 14 février 1975, cité dans Imazighène, bulletin de l’Académie berbère n°43, avril-mai 1975.

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