8 mai 1945 : Une fête, un deuil et des mensonges

Le 8 mai 1945 est une des plus importantes dates historiques universelles, celle de la défaite du nazisme.

La folie raciste et antisémite hitlérienne a coûté cinquante et un millions de morts aux protagonistes de la seconde guerre mondiale. La victoire des alliés a été obtenue, pour l’essentiel, par la pugnacité des communistes russes sous la poigne d’acier de Staline et l’entrée en guerre de la puissance industrielle, de l’art militaire et de l’esprit démocratique des Etats-Unis. Néanmoins, il ne faut pas sous estimer les contributions de l’Angleterre, et de la Résistance intérieure en France même.

Il est trop facile aujourd’hui de ne retenir que le totalitarisme stalinien, de vilipender l’impérialisme américain et d’oublier que sans ces deux pays, l’humanité entière vivrait sous un régime fasciste liberticide qui aurait, par surcroît, exterminé les juifs les tziganes, les handicapés, et traité en esclaves tous ceux qui n’avaient pas eu la chance de naître aryens. Du côté de l’Asie, le militarisme japonais aurait imposé la loi de la force brutale.
Il est donc légitime de fêter, à chaque 8 mai, la victoire des alliés sur ce qu’on aurait pu appeler, avant la lettre, les forces du mal.

En mai 1945 s’est joué, sur la rive sud de la Méditerranée sous domination française, un drame épouvantable que chacun des protagonistes présente de façon manichéenne sans hésiter à recourir au mensonge.
A l’époque, la politique française reposait sur la fiction des trois départements français d’Algérie. En réalité des départements très spéciaux où l’on trouvait un gouverneur général, des bachaghas, des aghas et des caïds. Des départements dont 90% de la population était illettrée. Des départements où c’était la considération et la prospérité pour la majorité des Français ; la pauvreté et le mépris pour la majorité des Algériens. L’égalité n’existait que dans la mort sur les champs de bataille européens. Le racisme des uns et des autres tenait lieu de fraternité. La liberté était laissée aux uns d’exploiter les autres, condamnés à se terrer et à se taire.

Il n’est donc pas surprenant que des mouvements revendicatifs algériens se soient développés. Sous la direction de Messali, le PPA luttait pour l’indépendance de l’Algérie. Ferhat Abbas avait opté pour une république algérienne fédérée à la France. Les ouléma assumaient la défense de la langue arabe et la purification de la religion musulmane, sans pour autant contester la souveraineté française sur l’Algérie. De leur côté, les communistes algériens situaient la lutte sur un plan économique et social dans un cadre démocratique. Les trois premiers groupes avaient lancé le mouvement connu sous le nom des « Amis du Manifeste et de la Liberté » (les AML) Ce mouvement avait élaboré un document revendicatif (un manifeste) et l’avaient présenté aux autorités françaises qui le rejetèrent bien qu’il ne remît nullement en cause la souveraineté française.
On prétendra par la suite que les Français avaient promis aux Algériens qui s’engageraient à leur côté dans la guerre contre Hitler de leur accorder l’indépendance : autre mensonge, rien de tel n’avait été promis.

Les AML profitèrent de la célébration de la victoire des alliés pour organiser des défilés revendicatifs de libertés politiques. Les autorités coloniales voulurent les limiter à fêter la victoire commune. Les cortèges brandirent des drapeaux vert et blanc et des pancartes indépendantistes. Les forces de police se heurtèrent aux manifestants et firent quelques morts, notamment à Sétif.
Les choses auraient dû en rester là. C’eût été ignorer l’état d’exaspération des populations rurales algériennes réduites au chômage et à la misère.

Pendant que l’élite politique posait le problème en termes d’action politique, les masses rurales avaient pour seul concept la guerre sainte (djihad) fi sabil ellah
(pour la cause de Dieu) comme si ce dernier ne pouvait pas la défendre sans l’aide des musulmans.

L’ignorance dans laquelle se trouvaient ces masses les avaient amenées à voir la situation de façon simpliste : le pouvoir est entre les mains des chrétiens ; notre devoir est de leur faire la guerre pour les chasser.
A Sétif, des tracts étaient affichés avec cette menace : « Français ! par Allah vous serez massacrés par les musulmans… C’est le drapeau algérien qui flottera sur le sol africain. » A Bordj Bou Arreridj, des inscriptions sur les chaussées : « Algériens, le maquis vous appelle. Le châtiment approche. » A Djelfa, une inscription sur les murs ; « Tuez les Français et les juifs. »
Les éléments modérés des AML avaient mis en garde la population contre d’éventuels incidents. En vain. Un tract disait : « A bas de Gaulle. Vive l’islam. Nous vous sortirons bientôt par les armes. »

Pour le malheur des Algériens, les armes n’étaient que virtuelles. On pouvait entendre ce prêche dans des mosquées du Constantinois ; « Il faut chasser les colonialistes. Armez-vous de ce que vous pourrez trouver. » A la suite de quoi des ouvriers agricoles algériens s’armèrent de faux, de fourches, de haches. C’était héroïque… insensé et irresponsable. En face, les Français disposaient de canons, de tanks, d’avions, de fusils et de stocks de munitions. Les appels inconsidérés au djihad revenaient à envoyer les Algériens à la boucherie.

Force est de reconnaître que la barbarie fut d’abord algérienne. A Sétif, un Français, communiste, agent des PTT, Albert Denier eut les deux bras et les oreilles coupées. Le maire de Sétif, un libéral, fut tué d’une balle au ventre. Un avocat français fut également abattu. Des groupes d’Algériens parcouraient les rues, frappant blessant ou tuant à coup de matraque les civils français se trouvant sur leur chemin. Des policiers tiraient à vue sur la foule déchaînée qui criait « el djihad fi sabil elleh. » L’armée ouvrit le feu. Les manifestants se dispersèrent. En tout 28 Français furent mutilés et tués. Le nombre de victimes algériennes ne fut pas révélé.

Dans la nuit du 8 mai, des milliers d’Algériens, appelés au djihad, se rassemblèrent à Kherrata. Le matin du 9 mai, 99 civils français prirent peur et se réfugièrent au château Dussaix… En ville, le juge de paix fut tué, coupé en morceaux et ses organes génitaux placés dans la bouche de sa femme après qu’elle eut été violée sous le regard de ses enfants. Plusieurs bâtiments furent incendiés. Melle Zemmour une juive de 16 ans, fut égorgée. M. de Torcy fut tué et sa tête réduite en bouillie. Il y eut 10 morts et 4 blessés parmi les Français.
Une autre émeute éclata à Guelma et entraîna son lot de victimes civiles.

Les Français réagirent par une répression généralisée, barbare, tuant sans discernement hommes, femmes et enfants. Armée, gendarmerie police, aidées par des civils français auxquels des armes avaient été distribuées participèrent aux massacres.

Le bilan :
Du côté des Français : 103 civils et 12 militaires tués, 20 militaires blessés.
Du côté des Algériens ? Le PPA a avancé le chiffre de 45.000 morts sans se baser sur des données précises. Cela deviendra le chiffre officiel. Les autorités françaises ont reconnu 1.200 à 1.500 victimes. Des historiens sérieux penchent pour un maximum de 10.000. La vérité ne sera jamais connue. Dommage !

Mais le plus important est le bilan politique. Ceux qui ont appelé au djihad des populations non organisées, non préparées, méritent d’être taxés d’irresponsabilité sinon de nanisme politique. Cela n’excuse en rien la cruauté de la répression. Pas plus qu’on ne peut excuser le massacre des civils Français.
Les hommes politiques algériens avaient allumé la mauvaise mèche, au mauvais moment.

Les responsables politiques français n’ont pas su tirer les leçons des émeutes du 8 mai 1945. Ils sont restés sourds aux demandes de libertés politiques et de justice des Algériens. Pourtant le général Deval les avait prévenus : « Je vous donne la paix pour dix ans. Profitez-en pour mettre en œuvre les indispensables réformes. »
Les nationalistes algériens ont compris le caractère stérile des appels au djihad.
Ils ont appris qu’une révolution se prépare au plan politique, militaire, international. Le coup de génie d’Abane Ramdane a été de comprendre que les libéraux français d’Algérie, que les démocrates de France pouvaient, eux aussi, lutter pour l’indépendance de l’Algérie. Il a rassemblé dans la lutte des tendances aussi divergentes que les communistes athées et les ouléma islamistes. Hélas, on connaît le sort que les colonels lui ont réservé.

En ce qui concerne les idéaux de liberté ; de bien-être et de démocratie pour lesquels tant d’hommes sont tombés, force est de constater qu’en Algérie comme en de nombreux autres pays d’Afrique nous sommes loin du compte.
De nos jours, il est encore des pays où les appels au djihad continuent à être de fausses solutions à de vrais, à de douloureux problèmes.

Hocine Benhamza

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