Abandonner les affaires

Vous sentez enfin la nécessité de vous arracher à ces brillantes mais dangereuses occupations ; mais vous me demandez les moyens d’y parvenir. – Certains avis ne se donnent que de vive voix. Le médecin ne prescrit pas par lettres l’heure du repas ou du bain ; il tâte le pouls du malade. « C’est sur l’arène, dit un vieux proverbe, que le gladiateur se décide. » Un regard de l’adversaire, un mouvement de sa main, la pose même de son corps, sont des traits de lumière pour un oeil attentif.

Sur les usages et les devoirs, on peut énoncer des préceptes généraux de vive voix et par écrit : c’est ainsi qu’on en adresse aux absents et même à la postérité ; mais, sur le moment, ou sur la manière d’agir, on ne peut rien statuer de loin ; il faut prendre conseil de la circonstance. Il faut plus qu’être présent, il tant encore être attentif, pour épier l’occasion fugitive.Soyez donc toujours aux aguets ; la voyez-vous ? saisissez-la. Avec toute l’énergie, toute la vigueur dont vous êtes capable, secouez les fers qui vous retiennent. Et même je vais prononcer votre arrêt ; écoutez bien : je vous condamne à quitter ou votre genre de vie ou la vie ; mais je vous engage en même temps à prendre la voie la plus douce. Les liens dont vous vous êtes embarrassé, il vaut mieux les délier que de les rompre ; mais il faut les rompre, s’il n’y a pas moyen de les délier.

Nul homme n’est assez lâche pour ne pas aimer mieux tomber une fois, que de rester toujours suspendu. En attendant, l’essentiel est de ne vous pas embarrasser de nouveaux soins ; tenez-vous en à ceux auxquels vous êtes descendu, ou dans lesquels vous êtes tombé, comme vous préférez le faire croire. Un pas encore, et vous n’avez plus d’excuse, et votre chute ne sera plus telle à tous les yeux. Rien de plus mensonger que ces excuses banales : « Je n’ai pu faire autrement ; je l’aurais voulu que j’y étais forcé. » Eh ! qui est forcé de courir après la fortune ? Trop faible pour l’arrêter, vous pouvez lui résister, et ne pas seconder son impulsion.

Puis-je, sans vous offenser, joindre à mes propres lumières celles de quelques conseillers plus sages, auxquels j’ai recours dans mes délibérations ? J’ai lu une lettre d’Épicure à Idoménée, relative à notre sujet. Il lui recommande « de fuir à la hâte et de toutes ses forces, avant qu’une puissance supérieure intervienne, et lui ôte la liberté de faire retraite. » Néanmoins, il ajoute : « Ne tentez rien qu’au moment favorable : épiez-le, ce moment ; et une fois venu, emparez-vous de lui. » Il défend de dormir, quand il faut songer à la fuite ; et du pas le plus difficile, il promet une sortie heureuse à qui sait ne pas devancer l’occasion, mais aussi ne pas la manquer.

Maintenant, sans doute, vous désirez connaître l’avis des stoïciens. Allez, on ne peut les accuser de témérité ; ils sont plus prudents encore que courageux. Vous vous attendez peut-être de leur part à ce langage : « C’est une honte de plier sous le faix. Une fois aux prises avec un devoir pénible, il faut lutter avec courage. Il n’y a ni intrépidité ni grandeur à fuir la fatigue. Le courage s’accroît par la difficulté même. » Ils vous diraient encore sans doute : « Si votre persévérance devait trouver une récompense digne d’elle ; si elle ne vous exposait pas à faire ou à souffrir des choses indignes d’un homme de bien. » Mais non : le sage ne s’use point par des travaux sordides et avilissants ; il veut aux affaires d’autres motifs que les affaires elles-mêmes. Il n’aura pas même le triste courage que vous lui supposez ; exposé aux orages de l’ambition, il se lassera de les supporter.

A la vue des bancs de sable, des écueils, des abîmes qui l’entourent, il reculera, et, sans lâcher pied, se mettra peu à peu en lieu de sûreté. Il est facile, mon cher Lucilius, de se dérober aux occupations, quand on en méprise le salaire : c’est ce salaire qui nous arrête et nous retient. – « Quoi ! renoncer à de si belles espérances ! partir au moment de la récolte, et partir seul ! voir sa litière sans escorte, ses portiques déserts ! »

- Voilà les biens dont l’homme se sépare à regret ; il déteste ses misères, mais il en aime le fruit. Il se plaint de l’ambition, comme un amant se plaint de sa maîtresse. N’en soyez pas la dupe. c’est de l’humeur et non de la haine qu’il nourrit contre elle. Examinez-les de près, ces hommes qui se plaignent de ce qu’ils ont tant désiré :vous les verrez demeurer volontairement sous un joug qu’ils disent si pénible et si misérable. Oui, Lucilius, s’il en est que l’esclavage tient, il en est plus encore qui tiennent à l’esclavage. Mais vous êtes bien résolu à déposer votre chaîne ; mais la liberté vous est réellement chère ; le seul but de vos délibérations est de l’acquérir exempte d’inquiétudes perpétuelles. Alors, toute la cohorte des stoïciens vous applaudira ; les Zénon, les Chrysippe vous suggéreront des résolutions modérées, louables et conformes à la raison.

Mais si le but de vos délais est de grossir votre bagage, d’amasser des trésors pour votre retraite, jamais vous n’en trouverez la fin. On ne nage pas loin avec un fardeau. Gagnez le port d’une vie meilleure ; les dieux vous favorisent, et vous favorisent non pas comme ces malheureux auxquels ils accordent, d’un air de bienveillance et de bonté, de brillantes calamités : excusables en cela, que c’est aux instances des mortels, qu’ils accordent : ces poisons qui les brûlent et les torturent.

Je cachetais ma lettre ; il faut la rouvrir, pour qu’elle vous arrive avec le petit présent d’usage et vous transmette quelque belle sentence. En voici précisément une qui me revient, et où la vérité le dispute à l’éloquence. – L’auteur ? – Est Épicure ; je me pare encore des dépouilles étrangères : « Tel homme sort de la vie, comme s’il ne faisait que d’y entrer. » Prenez le premier venu, jeune, vieux, entre les deux âges ; vous le trouverez également effrayé de la mort, également ignorant de la vie.

L’on n’a rien de fait, car on ne bâtit que sur l’avenir. Rien ne me plaît, dans cette maxime, comme ce reproche d’enfance fait à des, vieillards. « Personne, dit-elle, ne sort de la vie autre qu’il est né. » – Maxime fausse, du reste : on meurt pire que l’on n’est né ; la faute en est à nous, et non pas à la nature. Elle est en droit de se plaindre de nous, et de nous dire : – Qu’est- ce-ci ? Je vous ai fait exempts de passions, de craintes, de superstition, de perfidie, et de tous les autres maux ; allez-vous-en tels que vous êtes venus. Il possède la sagesse, celui qui meurt avec la tranquillité qu’il avait en naissant. Mais la tête nous tourne en présence du péril ; nos esprits nous abandonnent, notre front pâlit, et de nos yeux tombent d’inutiles pleurs.

Quelle honte d’être inquiets sur le seuil même de la sécurité ! quelle honte ! car ils ne laissent en nous que du vide, ces biens dont le regret nous tourmente à la mort. Rien ne s’en est arrêté dans notre âme ; tout a passé au travers, tout s’est écoulé jusqu’à la dernière goutte. On ne cherche pas à bien vivre, on cherche à vivre longtemps ; et pourtant, bien vivre est à la portée de tout le monde, vivre longtemps n’appartient à personne.

Sénèque Lettres à Lucilius. Lettre XXII.

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