Abdelkader Rahmani nous a quittés

Ce sont ceux qui en font le plus dont on parle le moins. Je vous invite à prendre connaissance de ce personnage fondateur de l’Académie berbère.
Abdelkader Rahmani nous a quittés le 2 septembre 2015.

Né dans les montagnes kabyles en 1923, Abdelkader Rahmani, « indigène » de la République française, s’est forgé un destin tout à la fois de combats et d’efforts au rythme des événements historiques de son temps, avec pour moteur, honneur et ligne de conduite jusqu’à aujourd’hui : « Amazigh, l’homme libre ! »

Durant toute sa vie le Lieutenant Rahmani n’a pas désarmé. Les folies et décadences du monde, les grands crimes de l’occident, les pillages, les pollutions, les faillites, les corruptions, les appétits veules des petits et grands de ce monde sont autant d’occasions pour lui de faire valoir son droit et son devoir « d’ouvrir sa gueule » comme disait son ami Bourdieu. Droit et devoir d’homme libre. Ainsi chacun pourra lire sa lettre « Opinion Amazigh » sur le « blog du Lieutenant Rahmani ».

Voici les grandes lignes, seulement, de ce parcours étonnant et courageux dont chaque étape est un choix conscient et assumé. Seulement, car cette vie tumultueuse a déjà fait l’objet de livres et en nécessiterait encore. Les archives militaires le concernant ne seront accessibles qu’en 2025…

Une jeunesse heureuse et rugueuse par une éducation stricte d’un père écrivain, premier et seul docteur es-lettre algérien, et professeur de valeur, le jeune Abdelkader Rahmani rêva de la prophétie d’un vieil oncle qui parcourait l’Afrique du Nord à pied jusqu’à l’Egypte et qui lui prédisait une vie de voyage et un grade de général d’armée ! Prêt à l’aventure il n’hésita pas à s’engager à 16 ans dans les Compagnons de France et les Chantiers de Jeunesse de l’Algérie française alors pétainiste.

Mouvements de Jeunesse créés par Pétain, d’abord interdits aux indigènes. Mouvements « retournés » qui participèrent au débarquement de nuit du Colonel Clark par sous-marin pour préparer le débarquement des forces alliées sur Alger. Nuit qui manqua être fatale au colonel dont la barque chavira dans une mer grosse, il fut sauvé de la noyade par l’intrépide Abdelkader qui n’hésita pas à se jeter dans les paquets de mer à la rescousse de l’officier américain.

Préparation du débarquement allié entre l’ambassadeur américain Murphy, le colonel Clark, d’Astier de la Vigerie, Van Eck Haut Commissaire des chantiers de Jeunesse, docteur Aboulker pour faire d’Alger la capitale de la France Libre, base de départ de la reconquête de l’Europe. A l’arrivée des américains les Chantiers de Jeunesse furent versés dans les nouvelles forces françaises et initiés au matériel américain.
Abdelkader Rahmani devint alors formateur pour les élèves officiers de l’école de Saint-Cyr repliée sur Cherchell, à l’ouest d’Alger. Puis licencié de cette fonction par un général raciste qui refusait que les futurs officiers français soient formés par un « indigène. » Abdelkader Rahmani fut versé à l’école des officiers indigènes.

L’histoire frappa de nouveau à la porte de sa destinée d’une manière cruelle pour sa conscience d’homme, il fut désigné pour participer au peloton d’exécution de Pierre Pucheu, ministre zélé de Pétain pourtant rallié à la France Libre, victime d’un procès politique, trahi par le Général Giraud. L’exécution de Pierre Pucheu a eu lieu le 20 mars 1944 à Hussein Dey (Algérie.) Refusant la grâce, le général de Gaulle reconnut sacrifier Pucheu à la raison d’État et s’engagea à prendre les dispositions pour assurer l’avenir de sa famille. Pucheu refusa le bandeau sur les yeux et commanda lui-même l’exécution. Abdelkader Rahmani n’avait alors que 21 ans.

Puis il partit pour l’occupation de l’Allemagne vaincue, et la formation de la nouvelle armée française. Il passa aux arrêts de rigueurs de la part du Haut Commissaire François Poncet pour avoir reçu et nourri des familles de militaires allemands chez lui. Attitude humanitaire et humaniste qui sera imposée à tous les officiers par le même Haut Commissaire deux ans plus tard…

Il assistera aux procès de Nüremberg et de Rastatt et fût de nouveau désigné pour commander des pelotons d’exécution à Baden-Oos, quartier éloigné de Baden-Baden. A la question posée par le réalisateur Georges Mourier du ressenti à cette situation, Abdelkader Rahmani a répondu : « C’est une très bonne question, je ferai juste remarquer que les pelotons d’exécutions étaient composés uniquement de soldats nord-africains. » Comme pour souligner combien c’est une blessure indélébile que se sont épargnés les glorieux vainqueurs, juges et autres Ponce Pilate…

Il continua ensuite à forcer les portes des institutions et « armes » fermées aux colonisés. Il entra à l’école des officiers de cavalerie de Saumur réservée alors à la noblesse française et passa ses brevets de tankiste, et de pilote d’avion sous une fausse identité car évidemment « interdit aux indigènes. »

Seul officier « indigène » volontaire pour la guerre de Corée, il y participa grâce à des appuis au sein de l’armée contre le refus farouche du ministère de la Défense qui voyait d’un mauvais œil un indigène sous la bannière de l’ONU. Il s’y distinguera plusieurs fois.

Proposé à la « Silver Star » la plus haute distinction américaine, elle lui sera refusée par son ministère de tutelle qui voyait d’un mauvais œil une telle décoration sur la poitrine… d’un indigène. Désobéissant de surcroit ! Silver Star et sa pension à vie, opportunément détournées à profit, qu’on retrouvera agrafé au plastron du commandant de Sèze… Le Lieutenant Rahmani n’en reviendra pas moins bardé de décorations et citations françaises, américaines, coréennes et onusiennes. Dont la Légion d’Honneur à 33 ans pour faits de guerre et blessures, qu’il appelle lui-même « légion d’horreurs », à ne pas confondre avec l’actuelle « légion du déshonneur courtisan qui se conquiert par les diners en ville avec le ridicule pour seul risque. »

Mais tout cela n’est rien, tout cela n’est qu’apprentissage, entrainement, maturation d’un destin qui va alors se dérouler avec ou contre lui. Arrive le fiasco de l’aventure du Canal de suez et la guerre d’Algérie. Que faire ? Combattre les siens les Algériens ? Combattre ses compagnons d’armes les Français ?

Le Lieutenant Abdelkader Rahmani choisit l’honneur et la paix, considère que c’est de l’intérieur, en restant dans l’armée, qu’il pourra agir contre cette guerre qu’il sait d’avance ignoble et perdue pour la France, comme il avait déjà prévenu sa hiérarchie de l’échec du débarquement de Suez. Il rassemble 51 officiers indigènes comme lui et déclenche en 1957 « l’affaire des officiers algériens. » Une tempête dans les affaires de la politique française. Un cas unique dans l’histoire de l’armée française.

52 officiers algériens, les plus gradés et décorés malgré les incroyables discriminations, écrivaient une lettre ouverte au président René Coty, refusant de faire cette guerre et proposant leurs services pour une recherche de solution politique négociée avec les « fellaghas », tous d’anciens militaires français, la plupart héros de la seconde guerre mondiale et libérateurs de la France, héros de la guerre d’Indochine et de Corée également. Des centurions comme eux.

La sanction fut immédiate. Carrière brisée, arrêt de forteresse, Saint Denis, Albi, prison de Fresnes, ordre du général Bouvet commandant de la place de Paris de faire disparaitre le lieutenant Rahmani durant une « corvée de bois » au régiment parachutiste de Castres, sauvé in extrémis par un réseau d’humanistes catholiques, juifs, protestants, par les journalistes Claude Julien et Beuve-Méry du Monde qui alertèrent l’opinion dans l’édition du soir, et résidence surveillée jamais levée jusqu’à aujourd’hui bien qu’inopérante. Officier sans solde durant 16 ans. De tout cela jamais rien n’a été jugé car, avouait Guy Mollet alors premier ministre : « si on juge Rahmani c’est la France qui sera condamnée. » La presse nationale se fera longtemps l’écho et souvent le défenseur du Lieutenant Rahmani et de l’affaire des officiers algériens. Les archives du Monde, de Libération, de l’Observateur, de Témoignage Chrétien, de La Croix, du Canard Enchainé, de Rivarol et de tant d’autres, y compris à l’étranger, témoignent de tout ça.

En prison, Abdelkader Rahmani écrivait l’Affaire des Officiers Algériens où il raconte toute cette histoire et montre comment, une fois encore, la France sacrifiait à la guerre alors qu’elle avait en son sein les forces pour trouver la paix. Le Lieutenant Rahmani est libéré par décret du général de Gaulle dès son retour aux affaires en 1958, mais l’armée ne le libérera que six mois plus tard…. Ce livre, édité aux éditions du Seuil l’année suivante, fit l’effet d’une nouvelle bombe dans l’état major français, ce fut un best seller dans tous les pays colonisés avant d’être censuré, et même autodafé par le général Massu qui brûla 200 exemplaires commandés par ses propres officiers.

Sorti de prison, toujours militaire mais en « retrait d’emplois », sans solde, (décret spécial et illégal à l’attention de notre Lieutenant désobéissant qui voulait faire la paix) Abdelkader Rahmani se fit balayeur de rues. Carrière brisée peut-être, déchu de tout, ayant perdu sa famille dans ce combat, mais libre toujours.

Jamais réhabilité en rien alors que les cadres de l’OAS terroriste contre la France et de Gaulle l’ont tous été. La discrimination raciste de l’armée et de la société française existe, cette discrimination toujours pas réglée le prouve de manière éclatante. Les ministères de la Défense et des Anciens Combattants sont encore aujourd’hui en faute.

Et c’est bien ce stoïcisme dans l’engagement comme dans l’adversité, ce tempérament d’airain et ce courage bouleversant bien qu’on lui prédisait le peloton d’exécution, qui poussèrent les ministres Robert Buron, Edmond Michelet et Michel Debré à sortir le lieutenant Rahmani de la navrante et détestable situation dans laquelle son courage et la France l’avaient mis.

Son expertise et sens de l’analyse étaient reconnus, un esprit universel pressenti, un sang froid à toute épreuve, il lui fut proposé le poste de directeur et délégué général de Hachette et des NMPP [1] pour l’ensemble de l’Afrique en pleine ébullition décolonisatrice.

Il décolonisera par la négociation le « monopole africain » de l’édition par Hachette et de la diffusion par les NMPP, leur conservant ainsi des liens commerciaux privilégiés encore pérennes de nos jours, y compris en Algérie. Algérie indépendante pour laquelle il mit en place la fourniture des livres pour la première rentrée scolaire. Sans livres, la rentrée scolaire de 1962 n’aurait pas eu lieu comme prévu par les colonisateurs français qui avaient tout brûlé, livres et archives, en partant.

Libre, libre d’esprit au point de reconnaître malgré tout la valeur de la culture et de la langue française en Afrique. Communiant et conseillant à l’indépendance des peuples, tout en leur rappelant ce legs et cette chance d’être francophones. Sékou-Touré, président de la Guinée révolutionnaire alors sous embargo du général de Gaulle, le jettera en prison pour cela, avant de se raviser, convaincu par le lieutenant Rahmani de la valeur de cet héritage francophone qu’il fallait préserver. Et la nécessité de le cultiver dans l’intérêt de son peuple comme une rose précieuse poussée miraculeusement sur un tas de fumier. Le fumier étant nettoyé autant conserver la rose !

Et l’on comprend ainsi mieux pourquoi l’on retrouvera Abdelkader Rahmani parmi les fondateurs de la Francophonie aux côtés d’Hamani Diori, Jean-Marc Léger, Léopold Sédar Senghor et Habib Bourguiba à la conférence de Niamey de 1970.

Mais ce n’est pas tout. Profitant de cette position confortable de « Monsieur Hachette et NMPP » en Afrique, qui aurait corrompu les idéaux de plus d’un homme, Abdelkader Rahmani, à l’ombre d’une nouvelle clandestinité, réalisa un des projets révolutionnaires les moins connus de l’histoire de la guerre d’Algérie : le maquis kabyle dès l’indépendance pour renverser les gouvernements scientifico-socialistes et sclérosants pour l’Algérie nouvelle de Ben Bella et Boumediene.

Krim Balkacem, qui partageait déjà la tente d’Abdelkader Rahmani aux Chantiers de Jeunesse, et le Colonel Mohand oul Hadj furent ses compagnons d’armes. Passant six fois devant les tribunaux, crachant sur les ministres venus porter l’accusation, le lieutenant Rahmani fut finalement condamné à mort par contumace sous Boumedienne pour création de l’Académie Berbère et négociation de paix avec Ben Gourion, Shimon Peres et Golda Meir. Condamnation à mort toujours effective… En exil depuis ce jour, moins de l’Algérie corrompue que de la patrie kabyle.

Se mêleront ensuite des voyages aux quatre coins du monde où l’on verra le Abdelkadeer Rahmani multiplier les ambassades discrètes entre Brésil et Afrique, France, Europe et Orient, Asie, afin de toujours porter son dynamisme et sa conviction pour le progrès, la culture et la paix pour tous. Comme à son accoutumé il opérera sans rien demander pour lui. Après avoir quitté Hachette il vivra de ses différentes fonctions d’agent commercial international (28 contrats de représentation de sociétés françaises,) de conseiller à l’ONU et à la LCT [2] pour le lancement du satellite d’éducation AFROSAT pour l’Afrique et Madagascar, ou de délégué Général de la SEMA [3]. On le verra également président de la fédération des Agents Commerciaux de France pour l’exportation.

Pour conclure le panorama non exhaustif de ce parcours, si intense qu’il mériterait de faire l’objet tout autant d’un livre d’historien que d’un bon film d’action, survolons d’un trait la liste des initiatives portées toujours à bout de bras par Abdelkader Rahmani :

Fondateur de l’Académie Berbère (dépôt légal J.O)
Fondateur du Collège International du Tiers-Monde (CITM) (dépôt légal J.O)
Fondateur de l’Université de l’Ignorance (dépôt légal J.O)
Fondateur de l’Économie Franche (dépôt légal J.O)
Fondateur de l’Agence Internationale pour la Culture (dépôt légal J.O)
Fondateur de la première revue berbère : « Amazigh, l’homme libre » (dépôt légal J.O)
Co-fondateur de la Francophonie
Co-fondateur de la première revue judéo-arabe avec Shimon Peres
Co-fondateur des Citoyens du Monde, et volontairement enchaîné en uniforme aux portes du Palais de Chaillot à la première réunion de l’ONU !

A suivre.

Notes

[1] (nouvelles Messageries de la Presse Parisienne)

[2] (Laboratoire Central de Télécommunication)

[3] (Société d’économie et de Mathématiques Appliquées)

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