Alger durant la colonisation française

Les villes en Algérie

Alger

Une large échancrure du rivage arrondie en demi-cercle presque  une enceinte de collines boisées où les maisons blanches brillent dans la verdure sombre; à droite, des masses rocheuses violemment découpées par la mer ; à gauche, derrière le profil amoindri des hauteurs qui s’abaissent, le poudroiement lumineux d’une grande plaine, et, surgissant au fond, les hautes montagnes souvent coiffées de neige ; un air léger, vibrant, qui dessine nettement les contours et où les couleurs s’harmonisent dans la lumière : telle apparaît la baie d’Alger, moins vaste, mais aussi belle que les baies vantées de Naples ou de Rio. La ville est bâtie dans la partie nord-ouest, sur les dernières pentes du Sahel ; resserrée dans un espace étroit, elle s’offre tout entière au regard, d’un seul bloc, avec son port à ses pieds, son monumental boulevard bordé d’arcades, ses rues montantes où s’étagent les terrasses mauresques. Et le spectacle est divers, mais d’un charme égal, soit qu’on la découvre de la mer ou des hauteurs voisines, baignée dans l’éclatant soleil de midi ou dormant sous les étoiles.

Il est regrettable qu’au lendemain de la conquête on n’ait pas pris le parti de respecter la vieille ville musulmane et de construire à côté, dans la plaine de Mustapha, une cité nouvelle qui aurait eu, pour se développer à l’aise, tout le pourtour de la baie. Les artistes et les simples amateurs de pittoresque n’auraient pas eu à déplorer tant de destructions barbares. L’ancienne Alger serait debout avec ses curieux édifices, ses intérieurs mystérieux, avec la physionomie étrange et colorée que lui faisaient la masse blanche des maisons, les teintes hardies des minarets polychromes et les taches de verdure des jardins dansant dans la lumière. La ville européenne, aménagée selon les convenances d’une population civilisée, aurait grandi librement, sans être gênée dans sa croissance par les accidents de terrain ou les servitudes militaires. Mais qui donc aurait pu en 1830 et dans les années qui suivirent, jeter les grandes lignes d’un plan d’ensemble? Comment penser à l’avenir quand on était exposé à plier bagage le  ? En attendant il fallait loger les troupes, installer les services ; les émigrants civils arrivaient et se faisaient leur place ; on achetait, vendait, démolissait, bâtissait, des intérêts se créaient avec lesquels on dut compter plus tard. C’est ainsi que s’est faite au jour le  jour, sous l’inspiration changeante du moment, au hasard des besoins, des spéculations, des caprices, la ville moderne d’Alger. Telle qu’elle est, malgré des erreurs de goûts, des disparates choquantes, avec ce qui lui reste d’originalité, dans le cadre merveilleux que lui met la nature, elle demeue l’un des coins les plus attrayants du monde.

Le centre, le cœur d’Alger est la place du Gouvernement. Qu’on se figure un rectangle long dont trois faces sont formées par de hautes maisons à arcades, garnies de magasins, d’étalages, de cafés, coupées de passages et de rues. Le quatrième côté rompt la symétrie; c’est d’abord une mosquée, la Djema-el-Djedid, toute blanche, aux murs dentelés de merlons, élançant au-dessus de sa coupole et de ses dômes la fine silhouette du minaret, puis une large échappée se découvre avec le port, la mer, les lointains monts kabyles et toute l’ampleur de l’horizon.

Autour de la place, par les rues Bab-Azoun, Bab-el-Oued, par le boulevard de la République, roulent des galops de calèches, des cahotements criards de corricolos, de pesants départs de diligences. Les terrasses des cafés débordent, des appels sonores éclatent parmi le brouhaha des conversations à pleine voix, dans l’exubérance de mimiques méridionales. Sous la longue allée de platanes qui fait face à la mosquée, des groupes de promeneurs vont lentement, se suivent, se croisent, se mêlent. On déplie les journaux frais imprimés, on échange les nouvelles du jour, on commente les dépêches de France, on discute les questions locales, on négocie les affaires de commerce ; c’est la Bourse et c’est le Forum. A deux pas de cette agitation, assises dans le bosquet de palmiers de la Régence, des femmes font cercle; des vieillards, des malades respirent l’air doux ; des oisifs laissent flotter leur rêverie solitaire. Et là-bas, au pied de la statue équestre du duc d’Orléans, les petits décrotteurs biskris, les petits marchands d’allumettes juifs, toute la plèbe enfantine des Ouled-plaça se gourme et se chamaille avec des cris aigus, tandis que de grands vagabonds arabes étalent nonchalamment leurs guenilles au soleil.

Maurice Wahl, Les villes de l’Algérie, 1887.

 

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