Algérie : de Charybde en Scylla

Il ne s’agit nullement du légendaire tourbillon du détroit de Messine et du rocher voisin contre lequel se fracassaient les navires en perdition mais de l’évolution de l’Algérie du socialisme spécifique mâtiné d’arabo-islamisme à une économie de marché sans marché dévoyée par des individus sans autre foi que celle de l’argent abondant et facile, sans autre loi que celle du plus fort.

Les années 70 et 80 se sont prétendues porteuses de révolutions (agraire, industrielle, culturelle.) L’économie a été assujettie à un capitalisme d’Etat, bureaucratique et inefficace où les pénuries de produits de première nécessité (sous) alimentaient le quotidien des citoyens. L’industrie lourde (aciéries, cimenteries notamment) n’a eu de lourd que son poids sur les finances publiques et sa contribution au gonflement de la dette extérieure pendant que les échecs de l’agriculture étatique conjuguaient leurs effets avec une galopade démographique effrénée pour aggraver la dépendance alimentaire de ce pays dont l’agriculture avait assuré la prospérité des anciens colons.

Il y avait aussi des banques, toutes publiques. Leurs actifs étaient enflés par d’immenses découverts consentis, sur ordre de l’Etat, aux entreprises publiques déficitaires de façon chronique. Ces découverts qui se chiffraient par centaines de milliards restaient finalement à la charge du Trésor public.

Ensuite, le multipartisme, la démocratie de façade et le libéralisme économique ont fleuri dans le sang des jeunes émeutiers d’octobre 1988. Tous les partis (ou presque) ont pris acte de l’échec du socialisme algérien. Le rideau de cactus tombait peu de temps après le rideau de fer et le mur de Berlin.

Au système des licences d’importation, source de favoritisme et de corruption a succédé la libération des importations. Il suffit d’avoir un registre de commerce, beaucoup de dinars et peu de scrupules pour s’enrichir dans l’import-import, d’autant plus que le contrôle des prix avait été émasculé. Alors on a vu les bananes jaunir les étals des marchands de fruits au point de concurrencer les oranges.

Jusque-là le secteur privé national avait été diabolisé. Les prêtres de l’Evangile selon Saint Marx le qualifiaient de « propriété exploiteuse. » Le nouveau pouvoir l’a réhabilité. C’est ainsi que monsieur Rafik Abdelmoumen Khalifa, jusque-là pharmacien, s’est engouffré dans la brèche : une banque, une compagnie aérienne, une chaîne de télévision. Cet homme qu’on qualifie à tort de golden boy algérien est devenu milliardaire en quelques années grâce au manque de vigilance (c’est le moins qu’on puisse dire) des autorités.

Le procès qui vient de s’achever à Blida par la condamnation des seconds couteaux à des peines de prison a révélé que le ver était dans l’œuf dès la création du groupe Khalifa, avec la complicité du notaire.
La banque Khalifa a alléché ses clients en offrant des taux d’intérêt beaucoup plus élevés que ceux des banques publiques. Par milliers, des particuliers parfois très riches se sont fait ouvrir des comptes chez Khalifa. Libres à eux, ils n’ont risqué que leurs propres fonds. En même temps, de nombreuses entreprises publiques y ont déposé des capitaux importants. Parmi elles, des OPGI. Pour ceux qui l’ignorent, ce sont des Offices Publics de Gestion Immobilière chargés de recouvrer les loyers des logements du secteur public, d’entretenir ces logements et de financer la construction de nouveaux.
Leur mission principale n’est pas de faire fructifier leurs capitaux, mais passons.

La question est de savoir s’ils ont pris la décision de leur propre initiative ou sur injonction de leurs autorités de tutelle, à savoir le ministère de l’Habitat et les walis (préfets.) Toujours est-il que certains directeurs d’offices ont bénéficié des largesses de Khalifa (cartes d’accès gratuit au centre de thalassothérapie, billets d’avion gratuits, cartes de crédit.)

Est encore plus surprenant le fait que la Caisse Nationale des Retraites et l’UGTA (centrale syndicale officielle) aient fait de même.

Voilà comment M. Khalifa utilisait ce pactole. D’une part, il se livrait à des dépenses personnelles extravagantes, achetait très cher une villa à Cannes, sponsorisait l’Olympic de Marseille et quelques clubs de foot en Algérie ; d’autre part, il procédait à de gros retraits de dinars. Par milliards, de la caisse centrale de sa banque, les changeait sur le marché parallèle en devises qu’il faisait transférer illégalement à l’étranger.

A ce stade, une première question : les douaniers n’ont-ils rien vu ou bien ont-ils reçu l’ordre (et de qui ?) de fermer les yeux ?

Selon la loi algérienne, toutes les banque fonctionnent sous le contrôle du gouverneur de la Banque centrale et de la Commission de contrôle des Banques dans le but, notamment, de s’assurer que leur fonctionnement ne compromet pas les intérêts de ses clients et ne contrevient pas à la moi relative à la monnaie et au crédit. Il se trouve que, dès les premières années, il est apparu que la gestion de la banque Khalifa était pour le moins imprudente ; elle aurait dû faire l’objet (après mise en demeure infructueuse) d’un retrait d’agrément. Cela n’a pas été fait. Pourquoi ? C’est là qu’intervient le personnage de M. Keramane, l’ancien gouverneur des la Banque de l’Algérie. C’est un cadre honorablement connu. Il est difficile de penser que Khalifa ait pu le corrompre. Alors, a-t-il laissé faire sur ordre et dans ce cas, de qui ? Il est exclus que pareille complaisance relève d’un ministre, elle ne peut venir (si complaisance il y a eu) que de plus haut, mais d’où ?

Il est salutaire que le procès Khalifa ait eu lieu. A noter au passage qu’il a été conduit par une femme de talent, avec une maîtrise, une compétence et une fermeté qui l’honorent. Une femme qui, cependant – Coran oblige – ne peut pas se marier sans l’accord d’un tuteur.
L’affaire Khalifa n’a pas livré ses plus importants dessous. Si l’Algérie veut sortir de son ambiance nauséabonde, la justice doit aller jusqu’au bout. Quant au principal protagoniste, sera-t-il extradé par sa Majesté britannique (avec ou sans la contrepartie de marchés juteux) ou bien périra-t-il dans un accident fortuit ? Toujours est-il que le peuple algérien mérite mieux que ces affaires véreuses. Jusqu’à présent, le passage à l’économie libérale n’a profité qu’à une minorité.

Hocine Benhamza

 

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