Algérie : Histoires à ne pas dire. Un film qui dérange

Ce film du cinéaste algérien Jean Pierre Lledo a déjà fait couler beaucoup d’encre (d’encre d’imprimerie s’entend ) car en Algérie les débats se pratiquent presque uniquement par voie de presse. Ce serait une erreur de penser qu’ils intéressent le grand public. Ce dernier est accaparé, stérilisé par ses problèmes de vie chère, de transport de logement, d’emploi et de lourdeurs bureaucratiques. Dans l’Algérie actuelle, seule une minorité politisée se sent concernée par les problèmes de mémoire, de repentance, de séquelles de la guerre d’Algérie, la première, la guerre d’indépendance. La nouvelle guerre – encore en cours – qu’on pourrait appeler guerre de réislamisation ne suscite guère de polémiques. Pour le citoyen lambda, il s’agit de sauver sa peau, pour les autorités d’éliminer un terrorisme d’autant plus difficile à éliminer qu’il a recours depuis quelque temps aux kamikazes que l’endoctrinement par l’école publique et les mosquées d’un pays où l’islam est la religion de l’Etat, joint au désespoir social (pire que la misère du même nom) permet de recruter sans difficultés (mais nous voici hors du sujet.) Cela a-t-il à voir avec le film de J.-P. Lledo ? A priori non. Et pourtant, le principal obstacle à la fusion entre les communautés, avant l’indépendance, a été l’incompatibilité des religions. Ce préambule tout juste pour dire que si vous interrogez l’homme de la rue, vous découvrez qu’il n’a même pas entendu parler du film. Restons donc au niveau des intellectuels.

Ce film devait être projeté en 2007 à Alger à l’occasion de la manifestation appelée, de façon surréaliste « Alger capitale de la culture arabe. » Non seulement il ne l’a pas été mais il ne le sera jamais parce qu’il affiche des vérités qui dérangent, parce qu’il égratigne un mythe bien ancré dans la vulgate officielle et enseigné aux écoliers : celui de la glorieuse révolution algérienne, de l’héroïque peuple algérien qui s’est levé comme un seul homme pour recouvrer son indépendance et qui a réussi, au prix de un million et demi de morts, à vaincre une puissance coloniale soutenue par l’OTAN, le mythe d’une Algérie humiliée et exploitée par un million de colons enrichis en exploitant le burnous. C’était une Algérie sans Algériens. En chiens de faïence, d’un côté les Européens tous catalogués racistes et exploiteurs, de l’autre les musulmans (on avait cessé de dire les Indigènes connotés Indigents et les Arabes tellement discrédités par la terminologie coloniale).

Et voilà que le film de Jean Pierre Lledo jette un pavé dans la mare, interpelle les esprits soucieux de vérité. Il s’est appuyé sur des témoignages d’individus pour présenter d’autres aspects de la réalité, avec ses lumières et ses ombres.

Il évoque d’abord la tragédie du 20 août 1955. Sur ordre de Zighout Youcef ; chef ALN du Nord Constantinois, des civils arabes, encadrés par des militaires de l’ALN, ont massacré tous les civils français qui leur tombaient sous la main (sans épargner les femmes, les enfants et les vieillards.) En réaction à ce peu glorieux fait d’armes, l’armée française, fidèle à ses méthodes inhumaines, a massacré quelques milliers de civils algériens, en majorité innocents. L’originalité du film est de montrer l’intervention de colons français de la région qui ont sauvé de la mort quelques centaines d’Algériens. Il se trouve aussi que Lyazid, un officier de l’ALN, avait sauvé du massacre des civils français. Par la suite, cet officier trouvera la mort dans des circonstances non éclaircies.

Le film interroge aussi des survivants sur l’assassinat de Raymond Leyris, ce maître du malouf, une musique arabo-andalouse. A-t-il été tué pour creuser un fossé entre les communautés juive et arabe de Constantine ? Est-ce sur ordre du FLN ou des services secrets français ? Toujours est-il que les portraits de 5 musiciens arabes, également assassinés pendant la guerre, figurent sur un mur du centre de la ville mais pas celui de Raymond Leyris.

La caméra nous transporte ensuite à Alger pour aborder le problème du terrorisme urbain par les réseaux FLN de la zone autonome d’Alger. Intervention de Louiza Ighilahriz arrêtée et sauvagement torturée pour avoir posé des bombes. Elle cite la célèbre réplique attribuée à Larbi ben Mhidi : « Donnez-nous vos tanks et nous vous donnerons nos couffins » ceci pour justifier les bombes dans des cafés fréquentés par des Français.

Cela me fait penser que, selon Albert Camus : «  Seule est juste une cause dont les moyens sont justes. » Hélas ! l’Histoire fourmille de causes justes qui ont employé des moyens injustes.

Cela étant, les bombes dans des cafés ne sont justifiées ni moralement – elles tuent surtout des innocents – ni politiquement, elles ont entraîné une répression sauvage qui a anéanti les réseaux FLN à Alger et débouché sur la bleuite dont ce n’est pas le lieu de parler ici.
A la rigueur pourrait-on présenter ces attentats comme une réponse au dynamitage en pleine nuit d’un immeuble de la rue de Thèbes, dans la Casbah d’Alger par des terroristes français : il y eut 55 civils algériens tués (hommes, femmes et enfants.) Encore que la barbarie des uns ne justifie pas celle des autres.

Le quatrième drame évoqué dans le film ne bénéficie d’aucune justification. C’est de la barbarie absolue ; de la lâcheté inexcusable. Le 5 juillet 1962, le jour de l’indépendance de l’Algérie, des familles françaises se préparaient à plier définitivement bagages. Des Algériens d’Oran, qui n’avaient pas affiché une bravoure exceptionnelle pendant la guerre de libération, ont-ils voulu jouer aux combattants de la 25ème heure ? Toujours est-il qu’Oran fut la ville d’Algérie où la cohabitation entre les communautés d’origine différente fut la mieux réussie. Peut-être y ajoutera-t-on à Alger les quartiers populaires de Bab el Oued et de Belcourt et aussi, pour la minorité juive, les Casbahs d’Alger et de Constantine. Le film montre de façon émouvante la cohabitation chaleureuse dans certains quartiers populaires d’Oran.

En définitive, le film de J.-P. Lledo souffle une bouffée d’oxygène mental. Il a le mérite et le courage de dire des vérités, même celles qui dérangent, même si certains détails appellent la contestation. Du côté algérien, il est le seul à l’avoir osé pour le grand public, par le son et l’image. Si maintenant vous écoutez les survivants civils de la guerre, vous entendrez des témoignages qui ne sont pas à l’honneur de l’ALN, non pas en tant que corps constitué, mais à travers le comportement arbitraire voire criminel de certains de ses éléments. Laissez tomber, diront certains ; la guerre est finie, le rideau tiré, laissons venir l’oubli. Attitude impossible. La nouvelle génération veut savoir, demande des comptes, n’accepte plus le mythe. Combien de fois ai-je entendu des jeunes nous reprocher « d’avoir chassé les Français » pour les remplacer par le système actuel bien pire ?

A ceux qui doutent qu’une Algérie pluriethnique eût pu être possible, je conseillerais d’aller rendre visite à monsieur Georges Pisani qui continue à vivre à Kouba, dans la banlieue d’Alger où il se lève à l’aube, chaque matin, pour traire sa quarantaine de vaches laitières.
Lorsqu’il s’est décidé à épouser sa compagne musulmane, les autorités tant algériennes que françaises s’y sont opposées (pour les premières, le fiancé n’est pas musulman, pour les secondes la dame ne réside pas en France.)

De toute façon, la plupart de ceux qui ont critiqué le film s’indignent de son interdiction en Algérie. Le pouvoir actuel reproduit fidèlement des gestes coloniaux. Il continue à considérer le peuple comme incapable de juger. Il fait fi tout bonnement de ce proverbe populaire : « On ne peut pas cacher le soleil avec un tamis. » Surtout pas à l’ère d’Internet et des DVD. J’ai vu le film à Paris, en avant première, dans la salle du Reflet Médicis au cœur du quartier Latin : elle était archicomble ; un débat a suivi, passionné. Pourquoi en priver, en Algérie, un public soumis par ailleurs à tant d’autres privations ?

Hocine Benhamza

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