Allaoua : L’exception artistique

Une fois n’est pas coutume dit le dicton qui trouve toute sa raison d’être en la personne de l’étoile montante de la chanson kabyle, Mohamed Allaoua ; propulsé au devant de la scène avec la vague des pousseurs de chansonnettes et des « spécial fêtes » dont les opus ; des raccommodages systématiques pour combler un déficit flagrant de créativité, des assemblages musicaux sans âmes exécutés sur des rythmes folkloriques emballant des textes sans prétention autre que l’incitation à la danse du même registre, ne sortent (opus) qu’à l’arrivée de l’été, saison festive par excellence, conférant ainsi à cette catégorie de chanteurs une réputation mitigée de chansonniers des cérémonies familiales.

D’aucuns expliquent ce nouveau genre de musique festive qui inonde le marché au point d’étouffer, cela semble être le cas de le dire, toute autre expression artistique s’inscrivant loin de la facilité du « spécial fêtes », par un désir sociétal profond tendant à exorciser les angoisses accumulées, des décennies durant, à cause des tragédies qui ont secoué notre pays. Pour d’autres, cette prolifération encombrante, encouragée, c’est vrai, par certains éditeurs mercantilistes à souhait, est due à la crise que connaît la chanson kabyle durant la dernière décennie. Ainsi, répondant à une demande d’une jeunesse avide d’évasion et de défoulement qui s’était d’abord « réfugiée » en masse dans le raï, un véritable tsunami qui était venue défiée la musique kabyle dans son antre traditionnel ; la Kabylie, cette nouvelle tendance dite « spécial fêtes » aux rythmes traditionnels endiablés, qui semble coller, plus que jamais, à l’art lyrique kabyle, est donc perçue par d’autres comme un moyen de faire reconquérir, à la chanson kabyle, son espace naturel en exaltant une jeunesse complètement désorientée mais plus que jamais décidée à vivre pleinement son temps.

Les deux arguments qui, en fait, se complètent, ne manquent pas de pertinence. Cela étant dit, nul n’est exonéré de faire le constat de l’amateurisme qui sévit chez une bonne partie des représentants de ce phénomène, en mal de reconnaissance et mus essentiellement par le gain facile.

C’est justement dans ce champs en jachère qu’une exception est apparue, incarnée à juste titre par le jeune prodige Mohamed Allaoua, pour se détacher du lot en se distinguant par une approche qui se veut professionnelle, alliant performance vocale, orchestration raffinée et thématique aussi variée que riche.

Il est en fait, en phase de devenir un véritable phénomène de société en Kabylie est ailleurs, notamment dans l’algérois et au niveau de notre diaspora en europe. Sa popularité prend des proportions autrement plus importantes d’année en année, de succès en succès qui jalonnent sa carrière, certes, récente mais marquée incontestablement par un processus de maturation transcendant qui transparaît notamment dans la recherche évidente qui sous-tend autant ses textes que leur réceptacle musical.

Ainsi, il n’est aucunement exagéré d’affirmer que l’été 2008 aura été celui de Allaoua, puisque « Ass-ed », «  A hebbu » et autres « djigh-kem », « Ad ruhegh ar Tizi » ou encore l’hommage réussi à Brahim Izri ; une icône de la musique qui nous a quitté récemment, pour ne citer que ces titres là, ont été de toutes les fêtes et ont rythmé la saison estivale à travers leurs diffusions quasi quotidienne, à pleins décibels, par les disquaires, dans les dancings au bord de la côte et dans les milliers de fêtes de mariages qui ont réservé la part grande au nouvel album de Allaoua.

«  Ass-ed » (Viens), le titre inaugural de l’opus, a, pour sa part, ravi la vedette à tous puisque, rarissimes sont ceux, dans cette région d’Algérie qui ne l’ont pas entendu une multitude de fois, qu’on se trouve dans la rue, dans les restaurants et cafétérias, au bord de la plage, dans le transport public ou tout simplement chez-soi. Exceptionnels également sont ceux qui n’ont pas été tentés par un déhanchement sous ses rythmes infernaux parfaitement orchestrés dans un style où s’imbrique le folklore avec le moderne puisant des sonorités et des rythmes samba, groove, reggæ… suggérant même des rythmes hindous pour en faire une œuvre irrésistible quelque soi l’oreille auditrice. « Ass-ed » vous arrache à votre indifférence et vous entraîne joyeusement et fatalement dans l’arène des valseurs pour donner libre cours à votre propre expression corporelle !

Au-delà de ce côté fêtard, la thématique de « Ass-ed » n’est pas en reste puisque la voix chaude et exquise de l’auteur invite tout simplement à partager une passion onirique où, s’adressant à une femme créée par son imagination, elle rend compte d’une ferveur saisissante qui transparaisse dans les supplications qu’adresse le poète, presque prosterné, à « cette femme qu’il désire réelle quoi que rencontrée dans le rêve ». C’est toute la beauté poétique dont Allaoua veut irriguer son œuvre et qui révèle, s’il en est besoin, toute l’étendue de la verve lyrique qui illumine l’âme de cet artiste glamour.

« A hebbu » (Ma chère), le second titre s’inscrit d’une manière résolue, musicalement parlant, dans le cadencé, évoluant sur des mesures typiques puisées dans le patrimoine folklorique des hautes montagnes sur fond d’accords modernes et qui ne suggère pas moins l’ambiance festive et le besoin de trémousser malgré un texte que d’aucun trouvera quelque peu nostalgique eu égard au dialogue, mi moraliste mi dissuasif, que l’auteur engage avec une femme éprise de lui pour dire sa fidélité et toute la complexité, voire l’impossibilité de donner suite aux avances de son amoureuse, lui qui récuse carrément la polygamie lorsqu’il assène : « …prendre une seconde (épouse s’entend), c’en est un méfait dont je me sens incapable, mieux vaut pour toi d’y renoncer, ton bonheur ne se fera point à mes côtés ».

Entame techno, cadence plus affirmée et ambiance infernale sans jamais se départir de cette âme kabyle omniprésente toute au long des huit titres, pour rendre un vibrant hommage à la femme ; brave, lucide, tendre et résistante qui sont autant de qualités intrinsèques mises en exergue dans « Djigh-kem » (Je t’ai laissé). Le texte est captant, assez allégorique du reste par rapport à son statut social dont l’évolution est, selon l’auteur, assez lié aux soubresauts qui ébranlent la société en profondeur et qui ne manqueront pas de produire, à terme, un nouveau monde où la femme jouira de sa pleine citoyenneté.

Vint ensuite le titre de l’album « Ad ruhegh ar Tizi » (je me rends à Tizi) ; une ode entièrement dédiée à sa région natale qu’il décrit à travers son côté pittoresque où le genêt en fleurs épouse admirablement la verdure des montagnes dont les enfants ne jurent que par leur porte-étendard, la JSK… Allaoua ne manque pas de mettre l’accent sur la force constructive qui émanera du nécessaire rassemblement qui rendra heureux le majestueux et protecteur Djurdjura et d’affirmer avec beaucoup de tact d’ailleurs, sa fierté de naître amazigh de Kabylie, une région semblable à nulle autre et avec laquelle il dit toute sa fusion viscérale.

Allaoua

L’hommage au célèbre auteur de « Cteddu-yi » décédé le 3 janvier 2005, est une reprise de « Ah, d acu-iyi » (Qui suis-je), œuvre phare de Brahim Izri. S’annonçant par un jeu de bendir-zorna, « Ur temmutedh ara » (Tu n’es pas mort) dresse un tableau assez exhaustif des valeurs et autres idéaux portés par l’œuvre izrienne en mettant l’accent sur l’union, la tolérance, la pluralité, la liberté, l’identité… qui sont autant de valeurs communes revendiquées à l’unisson par des oeuvres aussi différentes que grandioses que sont celles interprétées par les grandes figures de la musique et de la poésie kabyle à l’image de Azem l’exilé, Matoub tombé en martyr et d’autres qui n’ont de cesse d’exhorter les nouvelles générations sur leur devoir de préserver et de promouvoir l’identité millénaire qui a, plus que jamais, besoin de cet élan d’authenticité et de perpétuation.

Enfin et au dernier détour, se voulant imprévisible et rassurant vis-à-vis de son public, Allaoua innove et surprend par une belle chevauchée à travers « Hemlegh-ts » (Je l’aime) qui nous plonge dans l’univers chaleureux et frétillant du flamenco, «  Waguini » (celui-là) ; une critique politique et sociale allusive admirablement interprétée dans un gnawi remarquable et enfin, « I yi-terdja » (Elle m’a tant attendu) qui se décline dans un chaâbi béat dont l’interprétation vocale de haute facture est, à elle seule, une réelle béatitude. Bravo l’artiste !

Allas Di Tlelli

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