Anarchie des forces économiques. Tendance de la société à la misère (II)

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

Tout le monde connaît la division du travail.

C’est, dans une industrie donnée, une distribution de la main-d’œuvre, au moyen de laquelle chaque personne faisant toujours la même opération, ou un petit nombre d’opérations, le produit, au lieu de sortir intégralement des mains d’un seul ouvrier, devient l’œuvre commune et collective d’un grand nombre.

Suivant Adam Smith, qui le premier démontra scientifiquement cette loi, et tous les économistes, la division est le grand levier de l’industrie moderne. C’est à elle principalement qu’il faut attribuer la supériorité des peuples civilisés sur les peuples sauvages. Sans la division du travail, l’emploi des machines ne serait pas allé au-delà des plus anciens et des plus vulgaires outils ; les miracles de la mécanique et de la vapeur ne nous eussent jamais été révélés ; le progrès eût été fermé à la société ; la révolution française elle-même, manquant d’issue, n’eût été qu’une révolte stérile : elle n’aurait jamais abouti. Par la division, au contraire, le produit du travail monte au décuple et au centuple, l’économie politique s’élève à la hauteur d’une philosophie, le niveau intellectuel des nations va toujours grandissant. La première chose qui devait donc attirer l’attention du législateur dans une société fondée en haine du régime féodal et guerrier, destinée par conséquent à s’organiser pour le travail et la paix, c’était la séparation des fonctions industrielles, la Division du travail.

Il n’en a pas été ainsi. Cette puissance économique est laissée à toutes les subversions du hasard et de l’intérêt. La division du travail, devenant toujours plus parcellaire et restant sans contrepoids, l’ouvrier a été livré à un machinisme toujours plus dégradant. C’est un effet de la division du travail, quand elle est appliquée comme cela se pratique de nos jours, non-seulement de rendre l’industrie incomparablement plus productive, mais en même temps d’appauvrir le travailleur, dans son corps et dans son âme, de tout ce qu’elle crée de richesse à l’entrepreneur et au capitaliste. Voici comment se résume sur ce grave objet un observateur non suspect, M. de Tocqueville :

« À mesure que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète, l’ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L’art fait des progrès, l’artisan rétrograde. »

J.-B. Say avait dit déjà :

« Un homme qui ne fait pendant toute sa vie qu’une même opération, parvient à coup sûr à l’exécuter plus promptement et mieux qu’un autre homme ; mais en même temps il devient moins capable de toute autre occupation soit physique, soit morale ; ses autres facultés s’éteignent, et il en résulte une dégénération dans l’homme considéré individuellement. C’est un triste témoignage à se rendre que de n’avoir jamais fait que la dix-huitième partie d’une épingle… En résultat, on peut dire que la séparation des travaux est un habile emploi des forces de l’homme, qu’elle accroît prodigieusement les produits de la société, mais qu’elle ôte quelque chose à la capacité de chaque homme pris individuellement. »

Tous les économistes sont d’accord de ce fait, l’un des plus graves que la science dénonce ; et s’ils n’y insistent pas avec la véhémence qu’ils mettent d’habitude dans leur polémique, c’est, il faut le dire à la honte de l’esprit humain, qu’ils n’imaginent pas que cette corruption de la plus grande des forces économiques puisse être évitée.

Ainsi, plus la division du travail et la puissance des machines augmente, plus l’intelligence du travailleur décroît et la main-d’œuvre tend à se réduire. Mais plus la valeur de l’ouvrier s’abaisse et la demande de travail faiblit, plus le salaire diminue, plus la misère augmente. Et ce ne sont pas quelques centaines d’hommes qui sont victimes de cette perturbation industrielle, ce sont des millions.

Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851

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