La Kabylie assistée

« Un médecin pour 60.000 habitants »

Je crois que je n’ai pas besoin de dire, pour commencer, qu’un peuple sous-alimenté, privé d’eau et des commodités de l’hygiène, vivant enfin dans des conditions de salubrité déplorables, ne peut pas être un peuple sain. Et si cette évidence est pénible à constater, elle l’est plus encore si on songe que ce peuple poursuit sa misérable existence dans l’un des pays les plus salubres du monde. Je n’ai pas besoin de dire non plus que le manque de communications n’est pas fait pour faciliter la tâche du médecin et de ses auxiliaires. Mais en notant ces deux faits et en y ajoutant l’insuffisance du nombre des médecins par rapport à celui de la population, j’aurai donné les éléments essentiels du problème de l’assistance. Et puisque le principe de cette enquête est de ne rien avancer qu’on ne puisse étayer sur des chiffres et des faits, voici des précisions.

Un village qui n’a pas vu de médecin depuis quinze ans

Pour avoir une idée générale de la situation, il faut savoir que la Kabylie dispose en moyenne d’un médecin pour 60.000 habitants. Ce chiffre est ridicule. Il paraîtra encore plus dérisoire quand on saura que la moitié au moins de ces habitants vivent à plusieurs heures de mulet du centre où le médecin réside. Les meilleurs médecins de colonisation ne peuvent faire leur métier dans ces conditions. Et en période d’épidémie, il n’y a qu’une politique réalisable : celle du laisser-faire. Si on entre dans le détail, le problème devient plus tragique encore. La région de Bordj-Menaïel n’a pas de médecin communal. Elle dispose de deux médecins à consultations payantes et d’une infirmière visiteuse pour 25.000 habitants. Celle-ci se déplace presque toujours à dos de mulet et il lui arrive de faire jusqu’à 38 kilomètres pour aller visiter un malade. Tizi-Ouzou a un médecin communal pour 45.000habitants. Mais elle n’a pas d’infirmière visiteuse. Le résultat, c’est que le budget communal se trouve grevé de frais d’hospitalisation qui atteignent 50.000 francs par an. Ces insuffisances, d’autre part, se font cruellement sentir au douar Beloua, où on enregistre une dizaine d’accouchements par semaine. Il faut alors faire appel à une sage-femme et un docteur à consultations payantes. Mais ceci n’est possible qu’à une minorité. Et l’un de ces malheureux m’a déclaré devoir depuis un an et demi 600 francs au médecin, sans arriver à en payer le premier sou. Il a fallu que l’initiative privée, une fois de plus, s’en mêle. C’est ainsi que le pasteur Rolland, aidé du docteur Saussol qui consacre à cette œuvre une demi-journée par semaine, a organisé chez lui, pendant la saison chaude où les maux d’yeux sont les plus fréquents, une consultation gratuite. Ce jour-là, le soir venu, on peut voir encore à la porte du pasteur une centaine de consultants qu’on est obligé de renvoyer sans les avoir visités. Pour être complet, je dois dire que la commune de Tizi-Ouzou a contribué à cette œuvre en la dotant généreusement d’une concession d’eau de 125 francs. La commune de Fort National n’a qu’une infirmière visiteuse et un auxiliaire médical. Les pères blancs et l’initiative privée essaient, comme ils peuvent, de remédier à cette carence. Mais le douar Beni-Khelili, par exemple, à 40 kilomètres de Fort National, n’a pas reçu la visite d’un médecin depuis quinze ans.

L’an dernier, ses représentants ont demandé à être rattachés à la circonscription médicale de Mekla, pour être enfin soignés. Les écoles indigènes, d’autre part, ne sont pas visitées et j’ai pu entendre de la bouche d’un coiffeur la lamentable histoire d’une de ses cousines accouchant, sans que le docteur du centre consente à se déranger, et périssant avec son enfant dans des souffrances sans nom. Le village d’Adni n’a pas vu d’infirmière visiteuse depuis trois ans et demi. Chaque visite du médecin du centre coûte 80 francs. On ne le fait pas venir. Et pourtant, pendant les chaleurs et chaque année, ce village est décimé par des épidémies d’entérite infantile qui tue 9 enfants sur 10 parmi les petits de un an à 5 ans. A Michelet, pour 90.000 habitants, on trouve un médecin de colonisation, une infirmière visiteuse et un auxiliaire médical. La situation est telle que le médecin réclame vainement trois auxiliaires et trois infirmières. L’actuelle infirmière visiteuse s’est transformée en dame de charité et distribue, à ses frais, des secours aux malheureux. Et pourtant la commune de Michelet dépense chaque année plus de 400.000 francs pour l’assistance. Mais la majeure partie de cette somme est absorbée par les frais d’hospitalisation. Avec cette même somme, on pourrait, chaque année, édifier un poste secours dans un douar et donner à la commune, en dix années, un équipement sanitaire. Les Ouadhias, où le paludisme sévit de façon chronique, dépendent de la circonscription médicale de Boghni qui fournit pour 60.000 habitants un médecin de colonisation, une infirmière visiteuse et un auxiliaire médical. Les Ouadhias avaient un poste d’infirmière visiteuse qui, pour des raisons encore inconnues, a été supprimé.

La commune de Maillot, pour 30.000 habitants, a un médecin, une infirmière visiteuse et un auxiliaire médical. Malgré son hôpital auxiliaire, ce personnel est débordé. Et dans les années 1936, 1937 et 1938, trois épidémies de typhus ont causé chacune de 80 à100 décès. Les 125.000 habitants de la commune de Sidi-Aïch ont seulement un médecin, une infirmière et un auxiliaire. Quand les habitants du malheureux village d’El-Flay veulent se faire soigner, la visite médicale à domicile leur coûte 100 francs. La situation est la même dans les autres communes de Kabylie, en particulier à Dellys et Tigzirt. A l’heure où j’écris ces lignes, le village de Tikobaïne, près de Tigzirt est dévasté par une épidémie de typhus qui a fait déjà 40morts. C’est seulement au quarantième décès que le garde champêtre a prévenu le centre. L’épidémie continue.

Pour 100 Kabyles qui naissent 50 meurent

On pourrait, si l’on voulait, illustrer les résultats de cette organisation sanitaire par des chiffres. Mais on fait tout dire aux statistiques générales et je prendrai un exemple précis en considérant la commune mixte de la Soummam. Elle compte, je l’ai déjà dit, 125.000 habitants. En moyenne, chaque année, elle offre le chiffre considérable de 4.562 naissances. Or, toujours en moyenne, il meurt chaque année 613 bébés de 1 jour à 1 an, 756 enfants de 1 an à 10 ans, 99 adolescents de 10 à 20 ans et 882 adultes au-dessus de 20 ans. Je ferai remarquer ici qu’en ce qui concerne les décès survenus peu de jours après la naissance, il arrive fréquemment qu’ils ne soient pas déclarés à l’état civil. Mais, sans tenir compte de ce cas d’espèce, une simple addition nous fait obtenir 2.350 décès par an. La proportion des décès par rapport aux naissances est de 50 %.

Un seul problème

Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter à ce tableau sanitaire de la Kabylie. Il serait intéressant de considérer les améliorations souhaitables. Je ne me dissimule pas les difficultés que rencontrent les médecins et l’énormité de l’effort qu’il faudrait entreprendre pour doter la Kabylie d’un système sanitaire complet. Mais on aura besoin de moins de médecins le jour où il y aura des routes où ils pourront circuler. On fera moins appel à eux lorsque l’eau, l’hygiène et l’alimentation normale auront donné à ces corps débiles la force qu’ils doivent avoir dans ce climat exceptionnel. Et surtout on appellera le médecin à temps lorsqu’on pourra le payer. Si paradoxal que cela puisse paraître, c’est dire que le problème sanitaire est étroitement lié à celui des routes et de l’eau, à celui du chômage et à celui du salaire. C’est dire aussi qu’en Kabylie, il n’y a pas de problèmes isolés et qu’ils se résument tous dans le relèvement du niveau de vie de ce pays par sa mise en valeur. La misère aura vécu, ce jour-là, et il nous sera épargné de rencontrer sur les routes pleines de fleurs de la Kabylie ces ulcères, ces yeux morts et ces visages flétris.

Albert Camus, Alger Républicain, le 10 juin 1939

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