Au diable la prudence, vive la vie dangereuse !

L’occasion m’est donnée de vivre dangereusement et je refuse de la rater. Beaucoup paient pour avoir des sensations fortes. Il y a ceux et celles qui pratiquent les sports extrêmes comme le saut en parachute ou l’alpinisme. Il y a des hommes et des femmes qui s’engagent dans les armées de leurs pays, ou en mercenaires dans des armées étrangères, et risquent leur vie à faire la guerre. Il y a des êtres qui boursicotent et risquent la ruine tous les jours, bref il y a tant de téméraires aimant se faire peur que je ne peux tous les citer. Moi, jusque-là, je naviguais sur une mer d’huile. J’avais une vie morne et monotone. Le tracé de mon adrénaline est plat depuis des années. Même pas une femme dans la force de l’âge qui m’exposerait à la crise cardiaque par ses exigences et ses appétits. Je mange sainement, j’ai un boulot qui me plait et me satisfait sans me fatiguer, je fais du sport sans excès, je dépense mon temps libre dans les sages loisirs que sont la lecture et la musique. Pépère, pantouflard, j’ai plus de chance de mourir d’ennui ou de vieillesse dans mon lit que dans une expédition intrépide.

Je méditais ainsi sur ma vie sans relief et cherchais que faire pour la pimenter un peu lorsque l’idée de m’exposer à mille tonnerres me vint : je vais écrire sur Ait Menguellet de manière contraire à ce que souhaitent la majeure partie des visiteurs du site. Je vais faire l’éloge du poète. Dès que l’article paraîtra, je commencerai à vivre dangereusement. Dans la rue, je changerai de trottoir lorsque je verrai quelqu’un qui ressemblera à un Kabyle de peur que ce ne soit Aqvayli, Allas, Imesdurar ou Ariless . Si une femme venait à s’asseoir à côté de moi dans le métro, je changerais de place immédiatement par crainte que ce soit Ywath qui vient me planter un couteau dans les côtes. Pour augmenter les risques d’une agression mortelle sur ma personne, il faudrait que mon article énerve jusqu’à rendre fous de rage tous les détracteurs d’Ait Menguellet. Secrètement, je souhaite que Daamghar, Dji, Kaci, Rozala et Thiziri nwen, Hand et tous les commentateurs pragmatiques polis et dénués de haine me viennent en aide et adoucissent un peu toute l’amertume que me vaudra mon hérésie.

Que dire d’Ait Menguellet qui puisse les sortir de leurs gonds ? Je cogitais en réfutant les mauvaises idées les unes après les autres lorsque un éclair traversa ma cervelle d’aventurier en devenir. Je me suis tout à coup rappelé qu’il y a eu des Kabyles qui l’ont accusé d’être complaisant avec le terrorisme islamique. Certains auraient même avancé qu’il finançait le GIA. C’est bon ! Je tiens l’aiguillon avec lequel je percerai la cuirasse de l’indifférence pour m’attirer la haine assassine des ennemis du poète : je vais traduire une de ses chansons dans laquelle son athéisme atteste pour lui qu’il ne peut pas avoir la moindre sympathie pour des religieux fanatiques. Allas di Tlelli rétorquera, avec son talent et sa plume de fustigateur incorruptible, qu’il n’a jamais accordé ses paroles à ses actes, qu’il a dénoncé le pouvoir tout en encaissant ses cachets etc. Les autres objecteront que la poésie d’Ait Menguellet ne vaut pas celles des chanteurs x et y en mettant derrière ces inconnues, des noms de chanteurs de chez moi que j’ai connus, côtoyés ou fréquentés. Les puristes linguistiques relèveront, qu’une fois de plus, il ne fait pas l’effort de revitaliser la langue kabyle aux sources de ses sœurs berbères mais préfère avaliser les intrusions exterminatrices des mots arabes. Je tremble comme un fiévreux en imaginant toutes les menaces et les insultes qui ne manqueront pas de s’abattre sur moi.

Voici donc la traduction approximative de la chanson choisie. Par chance, non seulement elle montre que le poète ne peut pas avoir d’empathie pour les fanatiques religieux mais elle donne une définition du bonheur et montre quelques pistes aboutissant à la route qui mène à lui.

A mon avis, le poète a commencé son texte par un clin d’œil à L’éloge de la folie d’Erasme :
C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous ».
Cette phrase d’Erasme, peut-être l’inspiratrice du poème si l’on considère la sympathie et le respect que nous inspirent les enseignements du fou, a servi à introduire le poème d’Ait Menguellet. Puisque le monde est fou, ce n’est plus chez les sages qu’il faut quémander le savoir mais chez les fous.

Chaque fois que nous voulons apprendre
C’est aux sages que nous adressons nos requêtes.
Pour nous, ils érigent le mur du savoir
Avec un enseignement dans chaque pierre.
Et si, pour une fois, nous délaissions la routine
En allant nous adresser aux fous ?

Un jour je me suis adressé à un fou
Avec un questionnaire prêt et exhaustif
Afin qu’il m’informe sur sa situation
Et me communique son état d’esprit.
Je voulais découvrir sa candeur
Et savoir qu’elle était sa vision du monde.

Il m’a dit : je satisferai l’objet de ta visite
Je te le dirai le secret et retiens-le.
Je te le donne en provision
Mais tu n’es pas obligé de le prendre.
Voici comment le pauvre fou
Appréhende le monde.
Il a parlé du temps
Voici comment il le perçoit.

Clins d’œil à la philosophie et aux philosophes du Temps.
Après avoir évoqué la notion de temps cyclique des stoïciens et de Nietzsche (l’éternel retour) dans son avant dernier album avec la chanson « yenna wemghar » le poète rétablit l’équilibre en nous livrant la théorie du temps linéaire. Clin d’œil également à Aristote pour qui le mouvement du temps, bien qu’il puisse être nombré par notre conscience, nous échappe. L’être humain n’ayant aucune influence sur le cours du temps, la sagesse consiste à vivre l’instant présent sans le perdre dans une nostalgie du passé ou l’attente messianique de l’avenir.

L’apogée a été atteinte
Le temps a entamé son déclin.
Quand nous voulons retenir un de nos jours
Il passe à notre insu
Tout arrive tellement trop vite
Que nos mémoires n’en sont pas imprégnées.

Laisse couler l’eau
Tu ne peux rien contre la course du temps
Comme le sable entre les doigts
Les jours filent
Sans s’arrêter pour t’attendre.

Laisse couler l’eau
Ne crains in la mort ni le destin
Ne regrette ni ce que tu as fait
Ni ce qui est passé
Encore moins ce qui arrivera.

Laisse couler l’eau
Et vois le beau côté de la vie
Apprécie le matin et le soir
Sinon ils t’abandonneront et l’oublieront.

Clin d’œil, peut-être, au secret de longévité de Gorgias avait intrigué beaucoup de gens dans l’antiquité. Mais pour le poète à la longévité, il faut préférer la pérennité du souvenir offerte à ceux qui laissent des œuvres impérissables.

Nous sommes tous préoccupés par la longévité
Qui n’en parle pas ?
Celui qui a laissé une œuvre mémorable
Vit en nous tous les jours bien qu’il soit mort
Il a participé à l’édifice du temps
En y ajoutant sa pierre.

Clin d’œil à la philosophie et aux philosophes exhortant à l’innovation.Retour ligne automatique
Pour Kant le progrès est un idéal de la raison vers lequel l’humain doit tendre.

Laisse couler l’eau
Ne crains rien et foule le chemin inviolé
Passe par là où personne n’a osé passer
Tombe et relève-toi,
Les jours retiendront ton nom.

Laisse couler l’eau
En t’approchant de l’endroit
Qui effraie tes semblables
Tu t’offriras des sensations nouvelles et inconnues.
Ouvre le chemin tant attendu.

Clins d’œil à Socrate et Epicure
On retrouve dans ce couplet le connais-toi toi-même de Socrate et la philosophie d’Epicure axée sur la recherche du bonheur et de la sagesse.

Laisse couler l’eau
Explore le monde,
Apprends et connais-toi toi-même.
Rejette ce qui est mauvais
Et prends ce qui est à ton goût
Ta valeur en sera bonifiée.

Clin d’œil à Wittgenstein (la mort n’est pas un événement de la vie) mais aussi à Epicure qui dans la Lettre à Mécénée écrivait :Retour ligne automatique
« Habitue-toi en second lieu à penser que la mort n’est rien pour nous, puisque le bien et le mal n’existent que dans la sensation. D’où il suit qu’une connaissance exacte de ce fait que la mort n’est rien pour nous permet de jouir de cette vie mortelle, en nous évitant d’y ajouter une idée de durée éternelle et en nous enlevant le regret de l’immortalité. Car il n’y a rien de redoutable dans la vie pour qui a compris qu’il n’y a rien de redoutable dans le fait de ne plus vivre. Celui qui déclare craindre la mort non pas parce qu’une fois venue elle est redoutable, mais parce qu’il est redoutable de l’attendre est donc un sot. C’est sottise de s’affliger parce qu’on attend la mort, puisque c’est quelque chose qui, une fois venu, ne fait pas de mal. Ainsi donc, le plus effroyable de tous les maux, la mort, n’est rien pour nous, puisque tant que nous vivons, la mort n’existe pas. Et lorsque la mort est là, alors, nous ne sommes plus. La mort n’existe donc ni pour les vivants, ni pour les morts puisque pour les uns elle n’est pas, et que les autres ne sont plus. Mais la foule, tantôt craint la mort comme le pire des maux, tantôt la désire comme le terme des maux de la vie. Le sage ne craint pas la mort, la vie ne lui est pas un fardeau, et il ne croit pas que ce soit un mal de ne plus exister. De même que ce n’est pas l’abondance des mets, mais leur qualité qui nous plaît, de même, ce n’est pas la longueur de la vie, mais son charme qui nous plaît. Quant à ceux qui conseillent au jeune homme de bien vivre, et au vieillard de bien mourir, ce sont des naïfs, non seulement parce que la vie a du charme, même pour le vieillard, mais parce que le souci de bien vivre et le souci de bien mourir ne font qu’un… ».

Laisse couler l’eau
Tu te trompes beaucoup
Sur la mort qui te préoccupe tant.
Tu conviendras en réfléchissant un peu
Qu’elle n’est pas là quand tu la redoutes.
Le jour où elle te rendra visite
Tu auras cessé d’être à l’instant de sa rencontre.

Laisse couler l’eau
Considère la vie comme si tu étais éternel
Quand la mort viendra, tu ne la verras pas
Ce sont les autres qui pleureront ta fin.

Laisse couler l’eau
Le paradis et l’enfer
Laisse-les pour les autres
Aie foi en la vie et en ce que tu vois
Et laisse tes jours se porter bien.

Laisse couler l’eau
Les ayants droit de la vie sont les vivants
Laisse la mort être l’affaire des morts
C’est aux défunts qu’il incombe de s’occuper du trépas.

Une autre allusion à l’épicurisme et au carpe diem du poème d’Horace (odes à Leuconoé) .
Horace voulait persuader Leuconoé de profiter du moment présent et d’en tirer tous les bénéfices, sans s’inquiéter ni du jour ni de l’heure de sa mort.

Laisse couler l’eau
Laisse le passé au passé
Advienne ce qui adviendra que tu ne connais point,
Et laisse s’embellir tes jours présents.

Clin d’œil aux philosophes grecs de la tempérance (dont Platon et Aristote). La tempérance est le moyen efficace de combattre le vice de la démesure. Le pain et un toit suffisent pour être heureux. Le bonheur se passe aisément du superflu.

Laisse l’eau couler
Dans la vie, chez tous les peuples,
Chaque fou te dira
Que celui-là, ayant une galette
Et un nid pour l’abriter,
S’il ne commande à personne
Et n’est assujetti à aucun pouvoir,
Est l’être qui touche à l’absolu
Et se rapproche le plus de Dieu.

Laisse couler l’eau
Attention fuis
Ceux qui font de Dieu leur propriété
Et n’acceptent pas notre façon de l’imaginer.
Prends garde aux tromperies.

Laisse couler l’eau
La vie est belle bien qu’éphémère
Si tu la laisses passer futilement,
Tu n’auras pas une autre pour te rattraper.
Fais en bon usage donc et laisse les autres spéculer.

Laisse couler l’eau
Voilà ce que tu emporteras de la part d’un fou
Ses mots, bien que confus, viennent du cœur
S’ils ne t’offrent aucun avantage,
Ils ne te léseront pas non plus.

J’aimerai vous proposer un jeu à vous tous, ennemis jurés d’Ait Menguellet.
Au lieu de perdre votre précieux temps à me lapider pour avoir osé vous proposer ce texte sur Ait Menguellet, essayez de fouiller la chanson plus profondément en relevant, s’il y en a, les autres systèmes philosophiques et leurs fondateurs auxquels le poème fait allusion. Ce sera pour vous un meilleur défoulement que l’insulte et la menace.

Je laisse la conclusion à ma fibre écologique qui souhaite que les Kabyles ne prennent pas le conseil d’Ait Menguellet à la lettre et n’ouvrent pas leurs robinets pour laisser couler l’eau. C’est une denrée tellement rare et précieuse…

Le passager

 

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