Au directeur du journal « Liberté »

Monsieur le Directeur,

J’ai la rage et l’honneur – dans cet ordre- de m’adresser à vous afin de me plaindre du volume de votre journal. Qu’il soit d’abord porté à votre attention que je suis responsable pour le contenu de cette lettre et que mon jeune fils sera responsable des fautes d’orthographe qui peuvent survenir au fil des prochains paragraphes.

Cela va faire maintenant trois ans que mon fils me lit votre journal chaque jour en revenant de l’école. Comme vous l’avez bien deviné, je suis analphabète et au contenu de votre journal, je me dis que cela n’est pas une mauvaise chose après tout me motivant ainsi à rester analphabète. Par ailleurs, je voudrais vociférer mon mécontentement à l’encontre de vos journalistes qui utilisent un langage bien au-dessus des moyens d’un simple algérien. Comprenez-vous monsieur le Directeur qu’il a fallu vendre une chèvre pour acheter un dictionnaire dont mon fils se sert uniquement pour lire votre journal. Non ! Non Monsieur ! Je n’accepterai pas un dinar de dédommagement de votre part car la chèvre était stérile avec une malformation accentuée de la mamelle. Mais la main de Dieu est large et elle a eu son souhait de finir comme un « bendir » du côté d’Ath Abbas en Kabylie.

Je vis dans « la Kabylie profonde » comme vous l’appelez si bien. Mais en me faisant lire les articles de vos journalistes, ils semblent s’adonner dans la superficialité de la Kabylie. J’ai toujours dit à mon fils qu’ils ne doivent pas savoir nager ou que les bons articles leur donnent le vertige. Je suis certes un paysan, mais les sillons que forment leurs mots sont une insulte à la grammaculture. Je ne veux pas apparaitre cynique, mais je suspecte que vos reporters ne sortent jamais des bars de la Soummam ou d’ailleurs pour faire leur travail ; et qu’ils sollicitent les passagers qui viennent se désaltérer pour écrire leurs articles.

Enfin, j’arrive à la fin de ma plainte. Il y a quelques jours, je voulais nettoyer le pare-brise ou le « barbrise » comme dit mon fils et 34 millions d’autres Algériens, de ma Renault 4 – A vendre avec toutes options sauf la marche-arrière de l’année 84 – et Figurez-vous monsieur que j’en suis arrivé à la moitié quand votre journal m’a laissé tomber. J’étais obligé de retirer une copie d’Elchorouq entre les pattes de mon chien – dans notre maison, chacun a ses tendances et lit son propre journal – pour finir le pare-brise de ma modeste voiture. Vous voudrez bien agréer Monsieur le Directeur que cela ne peut pas continuer comme cela, et je vous demanderais de bien vouloir investiguer cette affaire afin d’éviter de mortels accidents de la route. Car comme tout le monde sait, nettoyer son pare-brise avec El Chorouq ne peut qu’aveugler le conducteur le rendant incapable de suivre le droit chemin.

Votre lecteur mécontent.
Hmimi Brahimi

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