Au marché de Boufarik

J’ai la bonne fortune d’arriver un jour de marché; il se tient à Boufarik, tous les lundis, sur une immense place ombragée de platanes. On m’assure que c’est le plus important de l’Algérie.

C’est un singulier spectacle que celui de cette foule compacte d’indigènes se croisant, affairés, dans tous les sens; malgré leurs cris gutturaux pour attirer les pratiques ou leurs discussions animées entre vendeurs et acheteurs, vous ne les verrez jamais se départir de cette dignité de maintien, de cette gravité d’allures qui frappent chez les Arabes aussi bien que chez les Maures. Ils circulent ainsi au milieu des marchands rangés en double ligne, leurs marchandises entassées par terre, sur toute l’étendue du champ de foire. Au milieu des burnous passent des groupes de colons, vêtus de la blouse bleue, chaussés de grosses bottes et coiffés de ce grand chapeau de feutre gris aux ailes immenses qu’on appelle ici un « cent hectares ». Les premiers marchands qui se trouvent sur mon passage sont des Kabyles ; ils se tiennent accroupis par terre à côté d’une outre en peau de chèvre, toute suintante de l’huile qu’ils débitent. Leurs voisins, des compatriotes, comme eux descendus des montagnes de la Kabylie, sont assis derrière de petits tas d’une pâte d’un brun doré qu’ils coupent en tranches minces et transparentes ; on dirait de la confiture d’abricots : c’est du savon de leur fabrication, une de leurs industries nationales. Ailleurs, des Maures, sous une petite tente en toile blanche, pas plus grande que celle de nos soldats, étalent des étoffes de provenance européenne et même américaine, tout en dégustant gravement une tasse de café. Ici, des Arabes vendent des licous, des entraves et des cordes en feuilles de palmier tressées. Plus loin, voici le coin des bouchers : à des perches fichées en terre et réunies par de simples branches d’arbre, pendent des quartiers de moutons tués à la mode indigène, c’est-à-dire décapités ; le Mozabite, au teint bistré, tend à son acheteur, de ses mains ensanglantées, un morceau de viande de couleur douteuse, d’où je vois un nuage de mouches s’envoler en tourbillonnant. Fuyons bien vite ce spectacle écœurant. Des beuglements m’appellent à l’autre extrémité de la vaste place du Marché. Ce sont les bœufs de race africaine ou de race française, mis en vente par les indigènes ou les colons. A côté se trouvent les chevaux, mais en petit nombre aujourd’hui, car le mauvais temps a retenu bien des marchands dans leurs tribus lointaines. Quelques-uns de ces animaux ont des formes assez pures ; mais tous paraissent mal nourris et mal soignés. J’ai lu vingt fois que l’Arabe a pour sa monture une sollicitude touchante, des égards infinis. Rien n’est plus faux dans la généralité des cas : des coups et une maigre pitance, voilà tout ce que le cheval obtient de son maître, l’indigène du Tell. Pour trouver des exemples de cette tendre affection de l’Arabe pour son coursier, qui a si souvent arraché des larmes aux poètes, il faut aller chez le riche Arabe du Sud, l’Arabe de grande tente.

Ernest Fallot, Boufarik, 8 mars 1884

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