Avec mon chat, je suis comme une mère juive !

J’ai le cafard.

Je pars en vacances quelques jours et pas moyen d’emmener mon chat avec moi.

J’ai supplié, j’ai menacé, j’ai tempêté, j’ai dit, « c’est nous deux ou rien », j’ai dit, « sans mon chat, je deviens achatriatr », j’ai dit, sans mon chat, » je n’ai plus de chien, plus de goût à rien, je suis un vaurien et je ne vaux plus rien » ; en vain. La propriétaire du Airbnb a répondu, « c’est à prendre ou à laisser ». J’ai pris. Je le regrette déjà.

Dans quelques heures, je l’emmène chez une amie.

Je ne lui ai encore rien dit mais je sens bien qu’il a déjà tout deviné.

Tout à l’heure, au moment de la sieste, il s’est vautré sur mon dos avec l’énergie du désespoir, il a miaulé, « ne me quitte pas », il a soupiré, « ne pars pas, je vais être sage dorénavant », il a couiné, « je ne me sens pas très bien, je crois que je ne passerai pas la semaine, quand tu rentreras, j’aurai passé la patte à gauche ».

Petit salaud.

Je sais bien que je l’ai mal habitué : j’ai à son égard l’attention d’une vraie mère juive. Je m’inquiète pour un rien. Au moindre petit vomi, je convoque un cheptel constitué des vétérinaires les plus en vue de la place de Paris. Quand il refuse de jouer, je l’emmène sans tarder chez le psychiatre. Lorsqu’il laisse une demi-croquette dans sa gamelle, j’imagine le pire, un cancer de la prostate, une tumeur au cerveau, une cirrhose du foie, je compulse le Vidal à la recherche d’une maladie rare qu’il aurait contracté, j’interroge le fond de ses yeux, je scrute ses moustaches, à la synagogue je prie l’Éternel de l’épargner.

Il fut un temps où nous habitions dans un pavillon, il pouvait sortir à sa guise, quand le soir tombé il manquait à l’appel, je devenais comme fou. Fou d’inquiétude. Il lui était forcément arrivé quelque chose. Il avait fait une mauvaise rencontre, il était tombé dans une crevasse, on l’avait dénoncé à la Gestapo, une chatte même pas juive l’avait embobiné avant de le dépouiller aussi sec, il avait trouvé une famille plus accueillante, je ne le reverrais plus, mon chat, mon chat, je t’en prie, reviens moi vite, tu es la chair de ma chair, sans toi je meurs.

Quand il rentrait sur le coup des trois heures du matin, je n’avais pas le cœur de lui crier dessus. Tout au contraire, je lui servais une double ration de couscous et j’étais aux anges de le voir dévorer la semoule à pleines dents. « Mange, mon chat, mange ». Je l’obligeais à finir le couscous en entier, il avait le ventre qui raclait le parquet, je l’accompagnais jusqu’à son panier, je le bordais, je lui disais, « oh mon chat, plus beau que toi, sur la terre, y a pas. C’est à dire, tu pourrais aligner tous les chats de la terre, que pas un, tu m’entends, pas un ne t’arriverait au museau. Tu es plus beau que beau. Quand je ne serai plus là, tu penseras à moi, hein dis ? »

Lorsqu’il s’amourachait d’une demoiselle, je la convoquai sans rien lui dire. Je voulais tout savoir sur elle : si elle était de bonne famille, si elle savait cuisiner le couscous, brosser les poils, lustrer les moustaches, j’exigeais de voir son carnet de santé, je l’examinais sous toutes les coutures, à la fin, je la congédiais et la priais de ne jamais revoir mon chat, il n’était pas fait pour elle.

Je passais mes journées à chercher une fiancée à sa hauteur mais aucune ne trouvait grâce à mes yeux, à la longue, je me fis une raison : il resterait célibataire et ne quitterait jamais le domicile familial, c’était bien mieux ainsi : qui d’autre que son maître pourrait lui fournir la dose d’amour dont il avait besoin, qui d’autre que moi sacrifierait ses nuits pour veiller sur lui quand il tomberait malade, qui d’autre que moi rangerait son panier après qu’il se fut mis en tête qu’une souris imaginaire s’était réfugiée sous son coussin ? Qui je t’en prie ? Qui ?

Tout à l’heure, quand je le laisserai chez mon amie, j’écraserai une petite larme. Lui, il ne s’en apercevra même pas. Au bout de deux jours il m’aura oublié. Après une semaine, ce sera comme si je n’avais jamais existé. Si jamais il m’arrivait quelque chose, il se mettrait à danser de joie.

L’ingratitude de mon chat, je n’ai jamais vu cela.

Jamais.

Laurent Sagalovitsch

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