Avril 1980, des Kabyles témoignent

Beaucoup se souviennent du Printemps de 1980, pendant lequel la Kabylie s’est levée pour porter la revendication culturelle et linguistique sur le devant de la scène. Ces événements appartiennent à notre mémoire commune et ils n’auront de sens que si les générations se les approprient. Aussi avons-nous recueilli les témoignages de plusieurs Kabyles qui nous racontent les répercussions de 1980 sur leur propre histoire. Nous avons aussi fait partager ces témoignages à Vox Populi, un site qui pourra les faire connaître au-delà du public kabyle.

Amar Si Hadj, de l’association Tikli (étudiants berbères de Paris VIII) et l’un des fondateurs du Collectif des sans papiers kabyles

Au moment des événements, j’avais neufs ans. J’entendais parler de manifestations dans la région. Quand on nous parlait d’Imazighen (les Berbères) et nous allions fuir dans les maisons. Je croyais qu’il s’agissait de monstres avec des cornes, je ne savais pas que ce que c’était au juste que ces Imazighen. Pour moi c’était des gens méchant, capables de brûler les maison. On ne savait pas, on était petits. Par la suite, en arrivant au lycée j’ai commencé à militer en étant représentant de ma classe et au comité du lycée. Et là on a commencé à activer. C’est là que j’ai découvert Ferhat, Aït Menguellet. C’était en 1986-1987. Puis à la fac, ça a été le grand militantisme au niveau du comité de cité.

Marie

En 1980, j’étais à Paris, mais j’ai appris ce qui s’était passé en Kabylie. Je n’étais pas sur place, donc je ne peux pas en dire grand chose, mis à part ce que j’ai lu dans les journaux, ce qui m’a été dit par voie téléphonique, par des membres de ma famille, ou ce que j’ai pu lire par la suite. (…) Ma prise de conscience de la différence entre les Kabyles et les colonisateurs arabes date de la première fois où j’ai mis les pieds en Algérie. J’avais quinze ans et j’ai été très surprise, en débarquant à Alger, d’entendre des sons qui ont écorché mes oreilles et je me suis demandée ce que pouvait être cette langue que parlaient les gens autour de moi. Je n’avais jamais entendu parler l’arabe à Paris.

Ouali de la Galerie Tamurt avait 17 ans

En 1980, j’étais au lycée Ben Boulaid à Ain Lhemmam (Kabylie centrale). Le mouvement a démarré à l’université de Tizi Ouzou. Les étudiants de Oued Aïssi donnaient des instructions au lycéens de Mustapha Ben Boulaïd, qui a leur tour relayaient auprès des lycéen de Chihani Bachir de Azazga et Ilouli de Aït Iraten. Mais quand on parle du lycée de l’époque, cela veut dire tout les universités de Tizi Ouzou actuelles. J’étais en seconde. Je me souviens que les terminales ont demandé à l’administration de quitter les lieux ou de rester sans commander. Ils ont laissé l’intendant parce que les lycéens avaient besoin de nourriture. Ils ont demandé aux travailleurs de continuer normalement leur activité dans les cuisines, le réfectoire et les dortoirs. Donc les terminales ont géré l’établissement, cela a même plu aux responsables, que ce soit le proviseur, l’intendant ou les censeurs. Quant à nous, les secondes qui étions les plus jeunes du lycée, nous montions la garde, un peu comme je l’ai fait plus tard au service national. Un jour nous avons fait une marche jusqu’à Larbaa Nat Iraten et nous avons été refoulés.

Djamel avait huit ans à l’époque

J’habitais à Aït Khellili, du côté de Mekla (Kabylie centrale). Les gens passaient d’un village à l’autre pour se regrouper et descedre dans la grande ville pour une marche. J’étais tout petit, juste huit ans et nous avons arrêté l’école pendant assez longtemps. Je je me souviens du slogan Imazighen Anarrezz wala aneknu ! (Berbères, nous romprons mais ne plierons pas !)

Rabah, qui n’a pas connu les événements, il avait 9 mois

Normalement, le printemps est censé évoquer les fleurs, le beau temps, la gaeté. Nous melheureusement en Kabylie dans un Etat distatoriale a été réprimée. Elle voulait refuser l’idée d’un pays uniquement arabo-musulmane. Ces gens-là se sont révoltés pour dire tout haut ce que les petites gens pensaient tout bas.

Hocine était lycéen

A cette époque là j’étais lycéen à Aïn Lhemmam à Michelet (Kabylie centrale) en première. Les autorités se sont acharnées sur nous et le mouvement a continué. J’ai raté mon bac en 1981, quand je l’ai réussi l’année suivante je suis allé m’inscrire à l’université de Tizi Ouzou. Les séquelles de 1980 sont restées : on ne pouvait pas organiser de conférences et le pouvoir était là pour lâcher contre nous les intégristes, les Frères musulman. Le novembre 1982 des intégristes musulmans ont tué Kamel Amzal, qui était un de mes camarades de lycée. Lui avait obtenu son bac la première fois avant de poursuivre ses études à Alger.

Zaher était un enfant, mais il a croisé de près les forces de l’ordre :

Pour moi, il y a deux phases. D’abord le 20 avril 1980 à Tizi Ouzou puis le 21 avril 1980 à Bougie. J’ai un souvenir très précis de la journée du 21 avril 1981. Il y avait des cars de CNS (forces anti émeutes), ils portaient des casques et pourchassaient des jeunes dans les villages. Ces jours, beaucoup de rumeurs circulaient : ils ont arrêté untel ou le fils à untel. Une image me revient, lorsque je suis sorti de chez moi à Tiwririne, j’avais six à sept ans. J’ouvre la porte pour sortir et je trouve face à moi deux CNS. Ils m’ont parlé en arabe, je ne comprenais pas ce qu’ils disaient. A ce moment là une vieille leur a répondu en kabyle “Ulac hedd dagi” “Il n’y a personne ici”. C’est après ça que j’ai compris qu’ils cherchaient des jeunes adultes pour les embarquer. C’est cet événement qui m’a le plus marqué.

Pour finir, un constat : la majorité de ces témoins sont arrivés en France récemment et ont été pendant un temps des sans papiers. A la suite des émeutes de 2001 2002, de nombreux acteurs de la société civile ont quitté le pays. Le nombre élevé de visas accordés par l’Algérie à de jeunes Kabyles peut être considéré comme un moyen de vider la région de personnes considérés comme indésirables.

Arezki Aït Larbi est l’un des principaux acteurs du Printemps berbère est journaliste, il est correspondant du Figaro en Algérie. Victime de harcèlement de la part des autorités judiciaires algériennes, il a encore été arrêté le 26 avril dernier et entendu par un procureur deux jours plus tard. Son seul tort, avoir voulu prendre un avion. Une pétition demande à ce que il recouvre sa liberté de mouvement.

Rezki Mammar

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