Bachir et la morue

Toutes les fins d’année se ressemblent, plus ou moins, parce qu’elles assemblent – à l’aube d’une autre – tous les sentiments, émotions et souvenirs, à quelques heures de son enterrement.

Ce jour, je me remémore encore les paroles de ma mère tenues la veille. Elles m’accrochent par l’intensité de l’angoisse qu’elle ressentait. Elle voulait que ses enfants, parmi les émigrés, partagent son état. Cela se passe chez nous, en Kabylie. Mais le Chez-nous de Bruxelles est l’établissement, du même nom, tenu par mon ami Duarté et son épouse. Ces enfants du bord de l’Atlantique – qui nous ressemblent tant – à croire que les Portugais sont nés méditerranéens.

Je me souviens de mon ami Bachir, enfant de Djemaa N’Asaridj, et voisin de Bénaï Ouali, à qui j’offris une bonne bière portugaise, dans un cadre et une ambiance digne de la ville de Porto où évolua Madjer bien connu des sportifs portugais. Au Portugal, les amours se multiplient par deux : le foot et la morue. Cela fait presque un siècle, qu’une relation d’amour s’est établie entre les Portugais et la morue. Et pour cause, elle les a autorisés à survivre à la faim. A leur endroit, la mer a été généreuse. Au retour, le Portugais est resté simple, humble, modeste dans ses comportements et jugements.

Ce jour-là, Bachir voulait goûter de la morue. Nous nous sommes mis d’accord pour en manger le lendemain. La réservation étant faite, mais Bachir oublia, au moment convenu, sa morue. C’est vrai qu’il était déconcentré, qu’il était par la multitude des problèmes qui pouvaient l’assaillirent de tous côtés. A l’exemple de ses frères Kabyles, les qualités et les défauts connus, Bachir vivotait, tant bien que mal, accaparé par ses deux filles, et surtout la plus jeune, encore un bébé, qu’il emmena au Canada pour quelques semaines. La plus grande s’est mariée avec son cousin du même village. Nous avions renouvelé notre rendez-vous avec la morue. Mais voilà : Bachir n’apparaîtra plus jamais. Il venait d’être poignardé à mort, un soir, à Anderlecht, par d’autres Kabyles. Quel destin que le sien : un homme très versé dans la culture et le militantisme berbère. Il n’était point avare dans les mots et l’attitude souriante de son personnage. Bien des fois, ses interlocuteurs se rendaient compte de son immense savoir dans le chapitre historique des Berbères. Il était entier dans son expression, et sans hypocrisie. Il était critique vis-à-vis de la médiocrité et l’inculture des gens dans ce domaine. l était contre toute passivité – qui voyait défiler – le temps à toute vitesse ; un temps difficile à rattraper, sauf qu’il s’arrêta, pour lui un jour à Anderlecht.

Atcheba

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