Beur FM et les Kabyles

Les Kabyles sous-représentés à la radio ?

Le million de Kabyles de France a-t-il droit à une voix sur les ondes radiophoniques ? Oui, si l’on en croit le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, l’autorité administrative chargée de la régulation du paysage audiovisuel français.

La station de radio Beur FM, émettant en région parisienne et dans onze autres agglomérations françaises, est chargée d’assurer la représentation de la langue tamazight (langue berbère) et de la culture amazigh (particulièrement kabyle) sur son antenne. De plus le président de la radio, Nacer Kettane, est lui-même originaire de Kabylie. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes franco-kabyles possibles.

Beur FM, la voix des Kabyles ?

Cependant, la réalité est plus problématique. Beaucoup ont cru remarquer ces dernières années une forte baisse de la part d émissions en langue taqbaylit (langue kabyle), ou même d’émissions francophones consacrées à l’amazighité. Dans des courriers à la chaîne, ou sur des forums communautaires de l’Internet, des auditeurs affirment que « l’ancêtre » de Beur FM, Radio Beur, une radio associative créée dans les années 1980, faisait la part belle aux émissions en kabyle ou tournant autour de la culture kabyle, ce que n’assurerait plus son héritière Beur FM.

Qu’en est-il réellement ? Pour aller au-delà des impressions subjectives, des on-dit et des fausses rumeurs, il suffit de se reporter aux documents émanant de la radio Beur FM elle-même. Cette dernière a récemment rendue publique, dans un communiqué de presse de quinze pages, sa grille de programmes quotidiens et hebdomadaires pour la saison 2005-2006. Ce document détaille la vision qu’a Beur FM de sa mission et la répartition des différentes émissions thématiques et musicales pour l’année à venir. Que propose donc Beur FM aux auditeurs Kabyles ?

Seulement 10% de chanson kabyle !

Tout d’abord, dans son introduction, Beur FM se présente comme une radio « d’expression française », incluant quelques émissions « en langue d’origine (arabe, berbère) ». Dans l’ordre des priorités linguistiques, tamazight (l’ensemble des langues berbères, à subdiviser entre taqbaylit, tacelhit, tarifit…) n’est donc que la dernière roue du carrosse, loin derrière le français (ce qui peut se justifier étant donné que la radio émet en France) et derrière l’arabe. Ensuite, dans sa partie « Information », Beur FM affirme qu’elle privilégie « des magazines axés sur le Maghreb et le monde arabe et des émissions thématiques (Ramadan, Islam de France, discrimination) ». Au milieu de ces différents thèmes, nulle part la spécificité amazigh ou kabyle n’est mentionnée, alors que les Kabyles constituent originellement une part importante, sinon majoritaire, des animateurs et auditeurs cette radio.

Venons en enfin à la programmation musicale. Il est de notoriété publique que de nos jours la culture kabyle privilégie la chanson comme moyen d’expression. Chanson à texte, chanson engagée, chanson de fête… la chanson kabyle recouvre un spectre de thèmes très large et berce le quotidien de beaucoup de familles. Il serait donc logique que Beur FM, dans le cadre de sa mission de promotion de la culture amazigh et pour satisfaire ses nombreux auditeurs kabyles, lui accorde une large place. Or, la répartition des genres musicaux programmés par la station pour la saison 2005-2006 se répartit de la manière suivante :

– Hip-hop, 28,5%
– Raï, 21,5%
– Oriental, 21,5%
– Berbère (à la fois marocain et kabyle), 14,3%
– Funk, 7,1%
– Chaâbi marocain, 7,1%

Si l’on soustrait de l’ensemble « musique berbère » quelques pourcentages (parfaitement légitimes) consacrés à la musique berbère marocaine, on obtient un taux de diffusion de musique kabyle tournant autour de 10% du total diffusé. 10% de musique kabyle, alors que les auditeurs kabyles constituent peut-être le principal groupe d’auditeurs de la station ! Cela sans compter que certaines musiques très représentées sur Beur FM, comme le hip-hop ou l’oriental, possèdent des chaînes spécialisées qui leurs sont consacrées à plein temps (Skyrock, Ado FM, Radio Orient…) et n’ont pas besoin de Beur FM pour être diffusées.

La loi des 10%

Au-delà du simple aspect de la chanson, quelle place réserve plus généralement cette station à la langue et à la culture kabyles dans ses émissions et magasines ? Si l’on se réfère à la grille des émissions quotidiennes, diffusées en « semaine » (du lundi au vendredi), au nombre de dix, force est de constater qu’aucune n’est consacrée à la Kabylie ni n’utilise la langue kabyle comme véhicule. Toutes sortes de sujets sont abordés au cours des diverses émissions de la journée, certains très intéressants (politique, économie, histoire de la musique arabe), d’autres plus discutables (voyance, jeux via une ligne téléphonique surtaxée), mais pas une trace d’intérêt pour la Kabylie.

Les seules émissions explicitement destinées au public kabyle sont des émissions hebdomadaires, diffusées le week-end : sur 13 émissions et magasines programmées le samedi et le dimanche, on en dénombre trois ayant trait à l’actualité kabyle (deux émissions musicales présentées par une jeune bénévole, Nassima, et une émission satirique présentée par Djaffar), soit 23% du total des programmes. Ce chiffre paraît plutôt flatteur à première vue. Mais si l’on s’intéresse au temps d’antenne, le pourcentage diminue drastiquement. En effet, les 13 émissions du week-end totalisent 29 heures et 30 minutes de programmes diffusés. Sur ces 29 heures et 30 minutes, seules 3 heures sont dévolues aux émissions kabyles (une heure par émission). En conséquence de quoi, les programmes kabyles ne représentent, une fois encore, qu’à peine 10% de la durée totale des émissions du week-end. A croire que la direction de Beur FM a imposé un plafond de 10% de kabylité à ne jamais dépasser sur leur chaîne.

Les Kabyles sous-représentés à l’antenne

Ce faisant, Beur FM contrevient à sa double mission : celle, contractuelle, d’assurer une plate-forme de diffusion à toutes les communautés berbères, particulièrement la communauté kabyle, la plus nombreuse, et celle, commerciale et sociale, de satisfaire les besoins et souhaits d’une large part de ses auditeurs. On ne sait combien de Kabyles écoutent Beur FM. Mais étant donné, d’une part la forte proportion de Kabyles dans l’immigration nord-africaine en France (autour d’un tiers du total) et d’autre part le fait que d’autres communautés nord-africaines disposent d’un plus large éventail de choix de radios communautaires (Radio-Méditerranée, Radio Orient, Radio France-Maghreb en Ile de France, d’autres stations en régions), on peut supposer qu’une part très importante des auditeurs de Beur FM sont Kabyles, car Beur FM constitue leur seule chance (pour combien de temps encore ?) d’entendre parler ou chanter en taqbaylit à la radio.

En extrapolant, on peut affirmer que si les Kabyles constituent 30% des individus d’origine nord-africaine en France, ils sont en droit d’exiger de Beur FM, station de radio prétendant représenter les nord-africains de France, un temps d’antenne proportionnel à leur poids démographique. Il est donc plus que temps que cette station enraye le processus de marginalisation de la langue et de la culture kabyles enclenché depuis plusieurs années et triple ses programmes à destination du public kabyle pour atteindre les 30% requis. Cela ne serait que justice.

Pour Kabyles.Net – Rédaction Paris

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