Blanche Neige du Djurdjura

Conte de la belle Kabylia

Il était une fois, dans un village des montagnes kabyles, aux coutumes aussi rudes que les jours de la vie, vivait une jeune fille prénommée Kabylia. Elle était tellement belle et intelligente qu’elle suscitait la convoitise de tous les garçons en âge de se marier. Plusieurs de ces prétendants qui fantasmaient pour certains secrètement et rêvaient de coucher Kabylia dans leur lit, n’avaient pas de quoi soutenir leur prétentions. Les riches n’étaient pas intelligents, les intelligents n’avaient pas de quoi payer la fête et ceux qui réunissaient la richesse et l’intelligence étaient d’une laideur répugnante.

Le moins digne d’elle pensait lui rendre service en l’épousant. Tous se demandaient quelle orpheline de mère ne voudrait pas être délivrée de sa marâtre mais aucun n’avait eu l’idée d’entreprendre de la séduire avant d’aller demander sa main. Certes, au tout début, la marâtre Algéria n’a pas été tendre avec sa belle-fille mais aujourd’hui alors qu’elle est devenue une adolescente robuste et protégée par ses frères, influents auprès du père, respectés et craints par son épouse, Kabylia n’est pas dans l’urgence d’être délivrée de la tyrannie. Il y a même des langues pour dire que Algéria et Kabylia s’aiment comme mère et fille.

Personnellement, je crois que ces langues exagèrent en faisant passer la cohabitation forcée, mais apaisée, des deux femmes pour une coexistence pacifique et consentie. Les rumeurs persistent à relever que les demi-sœurs sont mieux habillées, qu’elles sont plus choyées que leur sœur ainée mais lorsque un curieux cherche la vérité, il découvre que la belle-mère de Kabylia tyrannise également ses propres filles.

Si toute la maisonnée s’était liguée contre la méchante Algéria, tous et toutes auraient trouvé la paix et le bonheur mais la bête avait du répondant. Elle arrivait toujours à déjouer les alliances défavorables à son pouvoir en intriguant et en montant les membres de la famille les uns contre les autres.

Le premier à avoir voulu arracher Kabylia à sa marâtre s’appelait Hocine. Il avait surévalué sa force. A l’aide de quelques amis, il a essayé de l’enlever mais ses frères vigilants l’en ont empêché lorsqu’ils ont appris qu’il voulait l’offrir comme servante à sa première épouse étrangère. Depuis Hocine n’a plus mis les pieds au village. Quand il prend des nouvelles de celle qu’il appelait son grand amour, c’est plus pour se réjouir de la savoir seule et malheureuse.

Le second prétendant s’appelait Saïd. Ce bougre-là avait toutes les qualités. Il était médecin psychiatre, situation qui aurait pu aider Kabylia à guérir les bobos de son enfance, et maintes fois il avait fait preuve d’un courage admirable face aux détracteurs de l’orpheline. Avec lui, on a frôlé la table du couscous mais nous sommes restés sur notre faim. Le docteur, au lieu de s’adresser à la belle pour la séduire et lui arracher un oui devant le maire, a voulu corrompre la marâtre afin qu’elle lui donne, comme la religion le permet, Kabylia et toutes ses autres filles. A l’heure qu’il est, il doit regretter d’avoir été trop gourmand.

Le troisième prétendant s’appelait Bélaïd. Intelligent mais bouillant. Au début, lorsqu’il faisait la cour à Kabylia, on avait l’espoir qu’elle accepterait de l’épouser. Ses amis disaient partout qu’il n’avait d’ambition que de rendre heureuse sa future épouse mais tout le monde s’est vite rendu compte qu’il avait d’autres objectifs inavoués. Comme les précédents prétendants, il ne pouvait s’imaginer être heureux avec Kabylia sans ses sœurs. Ah ce maudit désir de polygamie attaché aux prétendants de la pauvre orpheline.

Le dernier prétendant s’appelle Ferhat. Après avoir été éconduit par les autres filles d’Algéria, il a fini par se rabattre sur Kabylia. Il a décidé de ne pas faire comme les autres. Au lieu d’adresser poliment sa demande à la famille, il a choisi de la mettre devant le fait accompli. Il réunit quelques invités, sélectionne quelques témoins parmi eux, fabrique un faux acte de mariage et vient réclamer son épouse. La famille de la mariée comme tout le village est stupéfait. C’est quoi ce comportement ? Pas de fiançailles, pas de dot, personne n’a mangé le couscous et sans l’avis de Kabylia, il se dit l’époux légitime. Aux dernières nouvelles, tout le monde le moque et le prend pour un fou !

Un jour, c’est sûr, Kabylia vivra une belle histoire d’amour, loin de sa marâtre, avec un prince charmant qui la chérira, la protégera et la rendra heureuse. Comme la blanche neige de son Djurdjura, elle fondra de plaisir dans les bras du bonheur. C’est une question de temps, le pays finira bien par enfanter un prétendant qui ne soit pas un goujat. En attendant Kabylia pleure la perte de sa mère Tamazgha et sa mauvaise fortune…

Le passager

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