Bouteflika est dans la merde

Après une nouvelle éclipse de deux mois restée, cette fois, inexpliquée, Bouteflika a réapparu. Sa dernière image, loin de le montrer dans sa grande forme comme de coutume, le présentait avec des traits tirés et un regard sombre trahissant de toute évidence de gros soucis. Certes, ses problèmes de santé, selon toute vraisemblance, restent encore pesants, et c’est là probablement le motif de son absence prolongée. Ils risquent bien sûr de se poser encore avec plus d’acuité dans les prochaines semaines ou les prochains mois, tant il est vrai que le mal qui le ronge est profond quoiqu’on puisse le dénier. Mais là, ce sont apparemment d’autres préoccupations d’un autre ordre, sans doute tout aussi graves et susceptibles de compromettre toute la mécanique mise autour de lui, qui doivent tourmenter sérieusement le président algérien.

Indéniablement, au terme de sept années de règne, sans partage faut-il le rappeler, les choses vont de mal en pis, au lieu de se rétablir dans le bon sens à défaut de s’améliorer, contrairement aux promesses faites tambour battant, en 1999, par le candidat Bouteflika. La décrue des tensions existant alors relève désormais sans contredit d’un vœu pieux. Pis, les mouvements sociaux se font plus denses aujourd’hui, le chômage bat plus que jamais son plein, la misère se développe sans discontinuer, le million de logements sociaux projeté reste une chimère, le pouvoir d’achat s’érode à une cadence inégalée, le recouvrement tant promis de la dignité n’est point à l’ordre du jour, le pays perd pied sous sa nouvelle étiquette de protégé de l’Amérique. Plus grave encore, cette dernière détiendrait une base militaire au fin fond du Sahara, où seraient même interrogés des terroristes islamistes en transit. Et, comble de tout, jamais l’Algérie des temps passés n’avait pourtant eu cette ! chance inespérée, grâce au relèvement inouï des prix du pétrole plutôt qu’au travail et aux efforts des gouvernants, de disposer de la faculté de se libérer de toute tutelle particulièrement financière, et surtout de capitaliser tant de millions de dollars dans une cagnotte pleine à craquer.

Par-delà cet exécrable tableau qui ressemble à s’y méprendre à celui du Zaîre sous le règne de Mobutu, le principal motif d’inquiétude, qui taraude à n’en pas douter Bouteflika, lui vient d’ailleurs : les scandales époustouflants portés désormais sur la place publique risquent à n’en pas douter de l’atteindre à travers sa propre famille.

Il y a au premier rang la fameuse et sale affaire Khalifa, qui reviendra incessamment devant les juges de Blida. Loin d’être clos, le dossier, avec toutes ses énormes ramifications jusqu’à l’intérieur même du pays, est susceptible de compromettre non seulement deux de ses frères qui, jusqu’à mi 2002, étaient encore des partenaires à part entière de Moumèn Khalifa, mais aussi l’ex bras droit, Ouyahia, ancien chef du gouvernement, membre de l’alliance dite présidentielle et surtout le plus soumis de ses flatteurs.

On dit ce dernier impliqué ici jusqu’au cou. Il est question pour lui de s’expliquer aussi sur l’origine et la légalité des fonds grâce auxquels il s’est acquis, par prête-nom, une flotte inouïe d’autobus de grand standing, des autobus placés de plus en location dans des conditions troubles au COUS. On parle également d’une autre affaire le concernant en propre : c’est encore une nouvelle flotte de plus de quatre cents autres autobus, dont le dédouanement serait bloqué au port d’Alger, et pour lesquels Ouyahia, ou son prête-nom, n’aurait pas fourni de justification cohérente de leur financement. D’autres personnages importants comme quelques ministres, de hauts responsables des caisses de sécurité sociale et beaucoup d’autres laudateurs, y compris du milieu sportif, sont également mis sur la sellette et, en fusibles qu’ils sont, ils devront théoriquement payer la sale addition qu’on leur prépare.

Au second plan, des dossiers peut-être plus épineux et sales aussi, qui sont en cours d’instruction : fameux D15, banques, foncier, etc., devraient atteindre des ministres en fonction, des anciens ministres, nombre d’apparatchiks et de hauts cadres du régime. D’aucuns se seraient ingénié, dans ces affaires, à enfreindre la loi de mille façons pour importer à la place de véritables usines des rossignols ou des rebuts de l’industrie européenne. D’autres auraient mis main basse sur des terrains soi-disant destinés à ces fausses usines pour y édifier en toute illégalité des hôtels, des villas, des commerces, etc. Ces différents détrousseurs ayant assuré, pour nombre d’entre eux, leurs arrières par-delà la Méditerranée, il est de surcroît quasiment certain que ces criminels resteront hors de portée immédiate de la justice.

A côté de cette succession fort ahurissante et surtout révoltante de dilapidations éhontées, de vols, de détournements, de mises à sac abominables, toujours commis aux dépens de la collectivité tout entière, et dignes de la mafia la plus rétrograde, la plus pendable et la plus traîtresse dont l’Algérie détient la palme mondiale, il se trouve d’autres intrépides thuriféraires occupés à bien autre chose. Ceux-là, ménageant à leur tour leurs arrières, s’emploient activement à faire perdurer le mandat de Bouteflika en recourant, c’est leur seule trouvaille de l’heure, à la modification de la Constitution. Astucieux qu’ils se disent, ils considèrent que pour conserver leurs avantages et leurs prébendes, le mieux pour eux est encore de continuer de faire la claque au profit du prince du moment dont il faut retarder au maximum le retrait. D’ailleurs, l’envoyé d’El-Watan n’a-il pas eu raison d’écrire ce 13 septembre, page 2, que « Soltani a expliqué à l’assistance, composée des directions et des militants des trois formations, qu’à travers l’Alliance, ils ont pu arracher des acquis moraux et matériels ».

En l’occurrence, Bouteflika, sur qui pèse toujours par ailleurs une condamnation personnelle non levée pour détournements des soldes inutilisés des budgets d’ambassades commis du temps où il exerçait les fonctions de ministre des Affaires étrangères, se trouve désormais confronté à un désagréable dilemme. Va-t-il claquer si tôt la porte, comme son humeur d’enfant gâté le lui avait inspiré certain jour de 1977, ou fera-t-il le pied de nez auquel sa fausse fierté nous a tant habitués ? Une chose reste sûre, il serait bien avisé de méditer ce mot plein de sens de Maurice Barrès : « Et voilà pourquoi les hommes d’Etat préfèrent toujours aux honnêtes gens les canailles. Seulement les canailles vous mettent parfois dans l’embarras. »

Oussan

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