Bouteflika ou l’Algérie à vau-l’eau

Un rappel des événements passés, pour comprendre l’Algérie actuelle

Le 29 septembre 2005, après treize ans de guerre civile et son cortège funèbre de 150 000 morts, le président Abdelaziz Bouteflika proposait aux Algériens sa charte pour la paix et la réconciliation nationale.
Bien que largement controversée, la « Charte de la honte » comme l’appelle l’opposition, est votée à 97,36 % pour le « oui » contre 2,64 % pour le « non ». Le lendemain vendredi, Yazid Zerhouni, l’inamovible ministre de l’Intérieur – particulièrement abhorré en Kabylie pour avoir insulté la mémoire des jeunes manifestants assassinés durant l’ethnocide de 2001 – se félicite d’un taux de participation de 79,76 %.

Le projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale était déjà un fait accompli bien avant le référendum. Les terroristes peuvent maintenant se frotter les mains. Ils ont gagné politiquement, alors que l’État aurait pu s’assurer une victoire militaire certaine.

Dans les faits, la magie du bourrage des urnes et la lassitude de la population faisant, la charte de Bouteflika ne pouvait qu’être entérinée. Ce sont ces procédés machiavéliques qui ont amené l’Algérie au stade final de son mal et qui permettent aujourd’hui à Bouteflika de jeter dans la rue des milliers de terroristes blanchis à la machine à la laver du régime.

C’est dire que pour Bouteflika, l’essentiel était de faire passer sa charte. Sans surprise pour les Algériens habitués depuis l’indépendance à des scores électoraux kafkaïens de 99,99 % pour le « oui ». Ces résultats étaient particulièrement affectionnés par le sinistre dictateur Boumediene, « mix » insolite entre un stalinien et un arabo-musulman, décédé en 1978.

En 2005, l’Algérie de Bouteflika garde de ses amours avec l’empire bolchevique, ces terribles méthodes et cette poigne de fer propre aux dictatures les plus exécrées.

À l’image de Boumediene, son mentor défunt dont il était ministre des Affaires étrangères, Bouteflika se veut l’homme des grands chantiers. En globe-trotter infatigable, il va, de son bâton de pèlerin, de capitale en capitale, quêter la caution nécessaire à sa politique de réconciliation nationale.

Très vite, Paris et Washington qui lorgnent sur le pétrole algérien et son immense marché encore vierge, acquiescent sans regard sur les visées réelles de ce nouveau « messie » algérien. Dès lors, Bouteflika négocie sans partage le retour des terroristes à la vie civile et tant pis pour les droits humains. Les Algériens, rompus à l’interminable gestation de leur démocratie, pourront toujours attendre le véritable sauveur.

Dès le début de la campagne référendaire, l’opposition démocratique principalement kabyle appelle au boycott, mais sans grand espoir de changer le cours des évènements.

Bouteflika verrouille très tôt le débat public. À Constantine, il déclare que le tamazight ne sera jamais langue officielle, remettant en question les promesses de son premier ministre Ahmed Ouyahia (KDS[1]) faites à la branche dialoguiste du mouvement citoyen de Kabylie dans le cadre de la satisfaction des revendications de la plate-forme citoyenne de Leqser[2], pourtant d’orientation algérianiste.

Ayant été mal reçu dans la capitale kabyle, Tizi-Ouzou, Bouteflika ne tardera pas à se venger publiquement de l’affront qu’il a subi en déclarant à Constantine que tamazight ne sera jamais langue officielle. Visiblement en colère contre les Kabyles, Bouteflika manque de retenue et ne sait pas garder son sang froid comme l’exige son poste, déclare le président du RCD (Kabyle).

Admirateur de Napoléon, le dictateur ignore jusqu’au bout les appels de l’opposition. MAK[3], RCD[4], FFS[5] et familles des victimes du terrorisme ne veulent pas se résoudre à l’oubli et au dédouanement forcé des terroristes islamistes et gouvernementaux.

Ayant vite repris du poil de la bête, les intégristes assistent en force le président. Aboudjerra Soltani, président du MSP (Hamas algérien), ministre d’État du président, connu pour son soutien à son violent alter ego palestinien, multiplie les voyages à l’intérieur du pays. Soltani n’hésite pas à effacer du revers de la main treize ans de sauvagerie islamiste. Il demande aux populations exsangues de ne plus regarder dans le « rétroviseur ». Le lendemain de la visite ratée du président en Kabylie, le chef du MSP s’en est allé à Boumerdes, dans la banlieue d’Alger, de son discours raciste contre les Kabyles. Soltani leur dénie de nouveau leurs droits linguistiques en dépit de la loi nº 02-03 du 10 avril 2002 portant révision constitutionnelle[6] et qui reconnaît tamazight comme langue nationale.

La mouvance islamiste revient donc en force pour prêcher la bonne parole du « cadeau du ciel », selon les propos incroyables de l’ex-ministre des Affaires étrangères Abdelaziz Belkhadem, aujourd’hui ministre d’État et représentant personnel du président, par ailleurs proche des ayatollahs iraniens.

Les terroristes, forts de leur nouvelle légitimité politique, artificiellement réhabilités dans la société exsangue, ne s’estiment pas en devoir de faire leur mea culpa ; l’État quant à lui n’exige pas de repentir. En réalité, les terroristes n’ont rien demandé à personne.

Bouteflika leur a offert l’impunité sur un plateau concomitamment avec l’absolution des militaires, auteurs d’enlèvement, tortures et crimes collectifs, notamment l’ethnocide des 126 Kabyles exécutés à bout portant par la gendarmerie algérienne au printemps 2001.

De très nombreux terroristes font languir les autorités qui n’ont pas fixé le moindre ultimatum à leur retour. Selon le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni, il y aurait encore entre 800 à 900 terroristes dans les maquis. C’est ce que le régime appelle le « terrorisme résiduel ».

Par ailleurs, Bouteflika espérait depuis l’an 2000, un hypothétique Prix Nobel de la Paix. Seulement, il n’a été élu par les militaires que pour justifier l’état de siège et de piège permanent imposé à l’Algérie. Au lendemain du référendum, l’opposition demande l’annulation des résultats, mais autant espérer « une flatulence de la part d’un mort » dit un adage kabyle.

Aux sources du mal

Dès la fin de sa traversée du désert d’Arabie et son accession à la magistrature suprême, la paix est le cheval de bataille du président Abdelaziz Bouteflika qui succède à Liamine Zeroual (militaire), démissionné par ses pairs en 1998 pour son incompétence à trouver une solution à la crise algérienne.

Le nouveau président va très tôt alterner « l’opium et le bâton ». La Kabylie y goûte tout de suite. Résultat : 126 morts. La Kabylie riposte en radicalisant sa position. L’artiste et homme politique kabyle crée le MAK et devient leader des autonomistes kabyles. Harcelé de partout, le pouvoir fait feu de tous bois. Améziane, le fils de Ferhat est assassiné à Paris le 19 juin 2004. La police française s’empresse d’orienter l’opinion kabyle consternée sur une piste de droit commun. Même topo en 1987, lors de l’assassinat de l’opposant Ali Mecili.

Les clés du mystère de cette incroyable violence résident dans l’histoire tourmentée de l’Algérie. Dès le début du mouvement national, les arabo-islamistes nient violemment la moindre expression contraire au dogme du binôme arabité et islamité de l’Algérie énoncé par le chef des ulémas musulmans, Abdelhamid Ben Badis.

Cette affirmation inhérente aux valeurs exclusivistes que l’on remarque aujourd’hui, plus que jamais dans les mouvements extrémistes arabes, a très tôt semé les graines de l’exclusion des Imazighen du processus de décision politique en Algérie. Les Kabyles en particuliers, jugés comme de mauvais musulmans à cause de leur refus d’abandonner leur langue ancestrale, sont mis en marge avant d’être liquidés un par un. Mais l’arabo-islamisme ne peut aujourd’hui prolonger sans heurt majeur sa politique raciste contre le peuple kabyle, car le terreau humain qu’elle s’entête à vouloir aliéner refuse fermement de la nourrir en se radicalisant chaque jour un peu plus.

Quant à la fameuse prédominance des militaires, elle remonte à la plate-forme de la Soummam[7] initiée par le chef politique kabyle Abane Ramdane à Ifri (Kabylie) le 20 août 1956. Cette plate-forme édicta principalement la fameuse notion de la primauté du civil sur le militaire qui devait, bien avant l’indépendance jeter les bases d’une société démocratique. Mais c’était sans compter sur la puissante mouvance arabo-islamiste du MALG père de la SM, qui ordonna l’assassinat d’Abane. La sentence est exécutée le 27 décembre 1957 au Maroc par ses propres compagnons du FLN.

L’équation réconciliatrice

Dans son équation réconciliatrice, Bouteflika ignore d’une pichenette des facteurs essentiels à l’équilibre stratégique cher à ses puissants partenaires économiques. Comme de coutume, l’Occident joue avec le feu en ignorant à son tour les cris d’alarme lancés par la Kabylie à la communauté internationale.

Pire, Chirac félicite Bouteflika pendant que Sarkozy verrouille la France craignant un débordement des terroristes absous et Washington fait mine de faire remarquer l’absence de débat contradictoire. Rien de plus.

Pour arriver à ses fins, Bouteflika doit à tout prix réduire au silence la Kabylie, car il y va de la stabilité de son régime. Le dictateur lui oppose très tôt la force militaire. À partir d’avril 2001, 126 jeunes Kabyles sont tués à bout portant. Non seulement le monde ne s’en émeut point, mais la presse française si prompte à se ranger du côté du pouvoir algérien traite les manifestants de casseurs.

La vérité est que les grandes puissances n’aiment pas les facteurs d’instabilité. Paris, en particulier, ne permettra jamais l’émergence d’une démocratie en Afrique du Nord qui risquerait d’y remettre en cause son influence. Il n’y a qu’à revenir sur tous les assassinats [8] politiques survenus sur son sol. La liste est longue et effroyable. Preuve que les minorités ethniques et autres oppositions présentent un risque certain pour la trame des alliances stratégiques établies ou en phase d’établissement, comme celle de cette nouvelle guerre froide qui ne dit pas son nom.

En effet, une nouvelle bipolarité se dessine entre le monde anglo-saxon et le nouveau bloc de l’Est en construction avec la bénédiction de Paris, Berlin, Moscou, Beijing et l’Iran avec ses immenses réserves de pétrole à même de répondre aux besoins énergétiques du géant chinois.

Le trappeur piégé avec sa proie

Pays riche avec un peuple pauvre, l’Algérie est gérée par une administration si corrompue que les sept plaies d’Égypte ne suffiraient pas à en dénombrer les facettes : expropriations illégales de terrains aux profits des nantis, militaires, gendarmes, policiers, castes des anciens combattants et de leurs enfants, commerce illicite de logements sociaux, prostitution, drogue, malnutrition, inanition, fuite des cerveaux encouragée pour éloigner les récalcitrants au régime principalement issus des universités, liquidations physiques des intellectuels, etc. L’Algérie agonise.

Pour Bouteflika, les chantiers sont donc de taille et le prix Nobel de la paix tant convoité n’est pas gagné, tant s’en faut. Comment, en effet, panser les plaies profondes de ce peuple qui n’a voté pour la réconciliation que pour en finir avec le chantage savamment mis en place par le régime pour justifier sa politique répressive ? Le trappeur lui-même se retrouve piégé avec sa proie…

L’Algérie est en panne. Elle n’arrive pas à sortir de l’ornière en dépit d’une rente pétrolière immense : 32 milliards de dollars à septembre 2005. Le chômage chronique atteint 33 % chez les jeunes de moins de 30 ans. Le taux de suicide[9] est effrayant, principalement en Kabylie où le développement est à l’arrêt dans le cadre d’une politique secrète mise en place de longue date par un mystérieux bureau anti-kabyle (BAK) chargé de déstructurer l’organisation ancestrale de la société kabyle. Une sorte de deuxième bureau, maître d’œuvre des sales besognes du système contre la Kabylie.

Le marteau et l’enclume sont fin prêts pour parachever la conquête arabo-musulmane de l’Algérie en détruisant ce dernier facteur d’instabilité chronique jamais démentie qu’est la Kabylie. Ce qui n’est pas pour déplaire à Jacques Chirac qui s’est empressé d’applaudir son « Abdelaziz », tout comme Bugeaud, gouverneur général d’Algérie, le fit avec l’Émir Abdelkader, « l’Ami de la France ».

Cette cristallisation des forces arabo-islamistes contre la Kabylie bénéficie naturellement de la caution des puissances qui ont coutume de considérer les minorités ethniques comme des facteurs d’instabilité qu’il faut à tout prix endiguer. Du reste, une Algérie démocratique serait mal vue par des partenaires économiques qui préfèrent traiter avec des responsables corrompus qu’avec des patriotes par trop pointilleux et attachés aux intérêts de leur pays.

Le verrou constitutionnel

Depuis la signature de la première constitution algérienne par le premier président algérien, Ahmed Ben Bella, le 10 septembre 1963, l’Algérie prit définitivement le virage de la décadence et tua dans l’œuf tout espoir de progrès.

En effet, les articles 4 et 5 de cette constitution[10] firent de l’Algérie une république arabo-islamique et dénièrent par la même occasion au peuple amazigh[11] le droit d’exister. La répression ne tarda pas à s’abattre sur le pays kabyle où l’armée tenta de réduire les maquis du Front des forces socialistes. Pourtant, jamais âme qui vive n’entendit le FFS appeler à l’autonomie de la Kabylie.

Quant au code de la famille, il représente la matérialisation de cette idéologie anachronique qui a mis l’Algérie à feu et à sang. Ce code[12] est un texte de 224 pages. Adopté en 1984 par une Assemblée nationale croupion, il institue le Coran comme seule référence en matière successorale et de droit civil. Il réduit la femme à un niveau infrahumain en la soumettant au bon vouloir de l’homme, seul maître de la cellule familiale. La femme n’a donc aucune emprise sur son existence. Elle ne peut ni choisir son mari, ni divorcer ni refuser la polygamie.

Le choix déchirant de la Kabylie

Voyant se cristalliser contre elle, et au grand jour, la terrible union du terrorisme islamiste et gouvernemental, elle s’inquiète pour son devenir et appelle à l’union de ses forces.

Sortira-t-elle de ce piège arabo-islamiste qui se referme sur elle avec la bénédiction de l’Occident plus soucieux d’assurer ses réserves énergétiques que de faire prévaloir les droits humains ?

C’est dans sa tradition de résistance, sa capacité de résilience et les textes fondamentaux de l’humanité, notamment la charte universelle des droits, que les Kabyles iront certainement puiser la force de survivre comme ils l’ont fait depuis toujours en tant que peuple, nation et culture.

[1] Kabyle de service, dans le jargon politique algérienRetour ligne manuel
[2] membres.lycos.fr/aarchs/Retour ligne manuel
[3] Mouvement pou l’Autonomie de la Kabylie (Kabyle)Retour ligne manuel
[4] Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (Kabyle)Retour ligne manuel
[5] Front des Forces Socialistes (Kabyle)Retour ligne manuel
[6] el-mouradia.dz constitution2002Retour ligne manuel
[7] el-mouradia.dz soummamRetour ligne manuel
[8] mvjfrance.org/dossiers/liste.htmlRetour ligne manuel
[9] sfap.asso.fr/Suicide-AlgerieRetour ligne manuel
[10] el-mouradia.dz/francais/symbole/textes/constitutions/constitution1963Retour ligne manuel
[11] Amazigh (berbère) peuple autochtone d’Afrique du Nord, signifie homme libreRetour ligne manuel
[12] eleuthera.free.fr pdf/197

Aksil Amnay

Publié sur proposition de l’auteur.

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