Colons et question de la sécurité en Algérie

insécurité des colons

Ce matin je suis allé de Blida à Boufarik, dans la voiture de M. Dabouche, un obligeant colon des environs. Nous avons causé de la vie du fermier dans ce pays. Malgré la soumission des indigènes, elle n’est pas toujours exempte d’alertes et de dangers. Mon compagnon de route me fait part des continuelles perplexités dans lesquelles le plongent les voleurs arabes qui infestent la contrée. Il doit être toujours sur le qui-vive, la nuit comme le jour, surveiller constamment les indigènes qu’il occupe, et les renvoyer au moindre signe d’infidélité. Le soir, il ne se couche qu’après avoir fait une ronde, le fusil à la main, tout autour des bâtiments de sa ferme ; il se barricade alors chez lui avec sa femme et ses enfants, bien décidé à tirer sur le premier visiteur en burnous qui frappera à sa porte avant le lever du soleil. C’est bien autre chose à l’époque des moissons ; tant que son blé est sur l’aire, le colon ne peut pas s’accorder le luxe d’une nuit de repos ; il doit faire le guet pour tenir en respect les voleurs qui profiteraient de son sommeil pour s’emparer du fruit de son labeur. L’autorité est à peu près impuissante à mettre fin à cet état de choses. Tous les Arabes se ressemblent, et il est bien rare qu’ils se dénoncent entre eux. Parvient-on à mettre la main sur un indigène convaincu de vol ? On le condamne à un certain temps de prison, et ce vagabond, qui ne savait pas comment il mangerait le lendemain, a son existence assurée jusqu’à la fin de sa peine. Le régime pénitentiaire que nous avons transporté de France en Algérie constitue un réel châtiment pour un Européen ; appliqué à un Arabe qui ne connaît rien et ne comprend rien aux délicatesses de notre bien-être, il lui apparaît presque comme un bienfait. On a entendu des indigènes sortant de prison déclarer qu’ils s’y étaient si bien trouvés qu’ils allaient se hâter de se faire condamner de nouveau. Il n’est pas surprenant qu’avec des moyens de répression tellement illusoires qu’ils semblent plutôt une prime donnée au crime, le nombre des attentats contre la propriété soit beaucoup plus considérable qu’il ne devrait l’être. Aussi les colons se plaignent-ils amèrement de n’être pas suffisamment protégés. Il est urgent de prendre des mesures efficaces pour donner satisfaction à leurs justes réclamations.

La première réforme qui s’impose est celle du régime des prisonniers indigènes, que l’on pourrait, sans inconvénients, astreindre à certains travaux utiles et soumettre à une discipline plus sévère. Une loi sur les récidivistes, permettant de déporter à la Guyane tout indigène qui aurait subi deux condamnations pour vol, rendrait de grands services, en purgeant l’Algérie d’une quantité de malfaiteurs de profession. La crainte d’encourir cette pénalité, que les Arabes redoutent presque à l’égal de la mort, exercerait sur eux une salutaire influence et mettrait peut-être un frein à leurs mauvais instincts.

La plus grande partie des colons algériens[1] considère que ces dispositions pénales seraient insuffisantes, parce que, dans la majorité des cas, les coupables échappent aux recherches de la justice, grâce à la connivence presque générale des indigènes. On a proposé, et l’opinion publique en Algérie semble se prononcer de plus en plus dans ce sens, de rétablir la responsabilité collective des tribus. Au début de la conquête, chaque fois qu’un vol ou un crime était commis par un indigène sur un Européen, la tribu voisine était déclarée responsable et obligée de livrer le coupable ou bien de payer une indemnité à la victime ou à sa famille. Cet expédient violent et arbitraire a pu être de mise au lendemain des insurrections ; mais il est évident, pour tout homme qui raisonne froidement, qu’il ne saurait trouver place dans la législation d’un Etat civilisé, sous peine de bouleverser toutes les notions d’équité qui sont la base de nos Codes. Frapper mille innocents pour atteindre un coupable ; favoriser les vengeances et les haines des chefs, qui ne manqueraient pas de livrer leurs ennemis personnels en les chargeant du crime à expier ; pousser peut-être des colons peu délicats à simuler des vols ou à en exagérer l’importance, tels seraient les résultats certains de la mesure proposée.

A côté de ces inconvénients d’ordre moral, un autre se présenterait probablement : de même que le nombre des incendies a augmenté depuis qu’il existe des compagnies d’assurances, on peut supposer que le nombre des vols irait croissant dès l’instant où le propriétaire, certain d’être indemnisé, cesserait de veiller sur son bien ; ce qui irait à rencontre du but proposé. Le seul avantage réel que l’on puisse invoquer sérieusement en faveur de la responsabilité collective, est la facilité qu’elle donnerait aux enquêtes et aux instructions judiciaires ; cette raison seule peut expliquer la quasi-unanimité qui s’est formée sur cette question parmi les Algériens. On arriverait au même but, sans léser aucun principe de justice, si une loi permettait de poursuivre collectivement, devant le tribunal compétent, le douar ou le village qui, en refusant systématiquement d’éclairer la justice sur un crime, se rendrait par ce fait le complice des malfaiteurs. Une forte amende, prononcée à propos, serait l’occasion de réflexions salutaires, et délierait peut-être, pour une autre occasion, bien des langues muettes. Pourquoi n’appliquerait-on pas aux tribus algériennes l’article 61 de notre Code pénal[2], qui punit ceux qui accueillent et cachent les malfaiteurs et qui les dérobent aux recherches de la justice ? Ce délit de complicité collective ne soulèverait aucune des objections de droit que l’on oppose, à juste titre, à la responsabilité collective, et serait beaucoup plus efficace pour la répression des crimes et délits commis par les indigènes.

E. Loffat, 1884

[1] Pour les auteurs du XIXe siècle les Algériens sont les colons et non les autochtones qui sont nommés Indigènes ou Arabes.

[2] Cet article est ainsi conçu : « Ceux qui, connaissant la conduite criminelle de malfaiteurs exerçant des brigandages ou des violences contre la sûreté de l’État, la paix publique, les personnes ou les propriétés, leur fournissent habituellement logement, lieu de retraite ou de réunion, seront punis comme leurs complices. » Il suffirait de supprimer de ce texte le mot habituellement pour mettre entre les mains de l’autorité judiciaire algérienne une arme dont l’efficacité ne tarderait pas à se faire sentir.

 

 

 

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