Comment j’ai découvert le paradis de la France

Dans mon village natal, El Hamel, il y a Dieu, des cailloux et du soleil, à volonté.
Aussi, tous les hommes ont-ils émigré en France dans les années soixante. Ils se sont regroupés à Bourgoin-Jallieu, ville de l’Isère. Où ils travaillaient dans l’industrie automobile.
L’hiver, le village est vide. L’été, il se remplit d’un coup, début août. C’est le retour des émigrés. Des « zmagras », comme on les appelle.

Ils arrivaient par cortège de 504 ; toutes immatriculées 38, et portant la vignette « F ». Sur les galeries, il y avait des chargements incroyables, machines à coudre, mobylettes, vélos, cuisinières, réfrigérateurs, ventilateurs et bacs de géraniums.
Les voitures des zmagras étaient de véritables salons manouches. Les tableaux de bord étaient recouverts de velours rouge avec des pompons. Sur le pare-brise, il y avait des thermomètres, des baromètres et même des manomètres. Les sièges étaient recouverts de housses léopard. Sur la fenêtre arrière, il y avait deux énormes enceintes qui diffusaient « Ah qu’elles sont jolies les filles de mon pays ».

A peine leurs bagages défaits, les zmagras montaient vers la place du village. Ils prenaient place sur la grande dalle de ciment qui fait face à la mosquée de la famille.
Là, ils chantaient :

— Banjour lizir, adiou la mizir (Bonjour l’Isère, adieu la misère)

Les Zmagras portaient à peu près la même tenue : Un Marcel blanc, un maillot, le coq sportif bleu et des tongs rouges. Ils fumaient tous des Gitanes maïs et arboraient des dentiers en or et argent. Signe qu’ils ont réussi. Et ils lançaient à l’adresse des passants :

— Bande di bicou va, ci ba boussible la chalir da ce bayi di mird.
(Bande de Bicots, va, c’est pas possible la chaleur dans ce pays de merde).

Et ils enchaînaient :

— Bande di bougnoules, va, labachinou, tu a tout, ti a la banane, ti a la bastèque, ti a la barfim, ti a tout, sof ton bir et ta mir.
(Bande de bougnoules, là-bas chez nous, tu as des bananes, tu as des pastèques, tu as des parfums, tu as tout, sauf ton père et ta mère)

Nous avons fini par les appeler les « labachinous ».

Il faut dire que les Zmagras avec leur histoire de bananes et de parfums frappaient là où ça faisait mal. Nous étions à l’époque de Boumediene et de son « socialisme kafkaïen ». Les magasins d’État, n’avaient rien à nous proposer, durant tout son règne, que des rayons interminables d’eau de Javel et des bidons d’huile de vidange.
Il y avait parmi les employés de grand-père, un homme, appelé Abdelmadjid. Il tenait un taxi clandestin la nuit, et le jour, il accomplissait de menus travaux à la Zaouïa. Subjugué par cet étalage de luxe des émigrés, il prit à son tour le bateau pour la France.

Comme tout le monde, Abdelmadjid trouva un travail à Bourgoin-Jallieu. Comme tout le monde il revint au bout d’un an, avec une 504, un Marcel blanc, des tongs rouges, des Gitanes maïs, et il chantait aussi :
— Banjour lizir, adiou la mizir

Bien sûr il nous traitait à longueur de jour de « bande-di-bicous »
Mais un soir, Abdelmajid, me demanda de faire un tour avec lui en voiture et là, il me fit ce récit de la vie en France :

— Mon fils, en France, ci le baradis, ti baise l’esbagnoule, ti baise la bortiguaize, ti baize la bolonaise (Mon fils, en France, c’est le paradis, tu baises l’Espagnole, tu baises la Portugaise, tu baises la Polonaise…
— Tu baises tout ?
— Non, sauf ton bire et ta mire
— Et toi tu en as beaucoup des femmes ?

Abdelmadjid s’arrête. Il ouvre le toit de sa voiture. Lance une cassette d’Enrico Macias dans le lecteur, allume une Dunhill, avant de me répondre :

— Ti beu ba savoir. Jani bocop, di jeunes, di vieilles, di ba vieille, jan i ba mal. Ti a quil âge (tu peux pas savoir, j’en ai beaucoup, des vieilles, des jeunes, des pas vieilles, j’en ai pas mal. Quel âge tu as ?)
— Seize ans
— J’en ai boco, boco, di ton âge da ma misou
— Et elle est comment ta maison ?
— Ci ba bossible, ti va ba le croire. Ji une tri grande maisou, avec di marbre barthou, di fleurs bartout, di femmes bartou, y’en a mim un grand bobtail ci li baradi.
(Ce n’est pas possible tu ne vas pas le croire, j’ai une très grande maison, avec du marbre partout, des fleurs partout, des femmes partout, et j’ai même un très grand portail. C’est le paradis).

Comme je vivais dans un pays où il était impossible de voir la moindre cuisse à mille kilomètres à la ronde, je me suis dit que je n’allais pas attendre la mort pour aller au paradis de grand-père, et que j’allais plutôt vivre au Paradis de la France.

Sous Boumediene, il était très difficile, si ce n’est impossible de voyager. Il fallait une autorisation de sortie qu’on n’obtenait qu’avec un certificat d’un médecin assurant que vous êtes à l’article de la mort et que vous avez besoin de soins en France. Nous vivions au pays d’Ubu, merveilleusement décrit par Zinoviev dans les « Hauteurs Béantes ».

J’ai remué terre et ciel pour obtenir ce papier. J’ai racketté mes parents. J’ai obtenu un certificat médical me déclarant cardiaque et j’ai eu l’autorisation de sortie.
Dernier détail : sous Boumediene on accordait 300 francs, trois cents francs juste aux « malades touristes ».

J’ai pris le bateau. Je me souviens de Marseille. Un choc. J’ai pris le train pour Lyon. Échappé du Goulag algérien, je m’arrêtais devant chaque pub qui me semblait une épiphanie. Je suis arrivé à Bourgoin-Jallieu. La plupart des gens de mon village étaient attablés à la terrasse d’un bar du centre-ville. Ils prenaient tous ce qu’ils appelaient « un nanaa français », de la menthe française. En fait il s’agissait de Pastis mélangé à de la menthe. En bons musulmans, ils ne pouvaient s’avouer les uns aux autres qu’ils buvaient de l’alcool. Et le soir personne ne s’étonnait en les voyant tituber pour rejoindre leur foyer. Le thé à la menthe !

J’ai demandé à voir Abdelmajid tout de suite. Toutes mes nuits étaient hantées par ces vierges blondes chrétiennes qui gambadaient, nues, sur des dalles de marbre de l’Isère, en attendant ma venue.

Les gens du village semblaient embarrassés. Ils m’ont dit qu’il habitait un peu loin. Ils ont cotisé pour me prendre une chambre d’hôtel. Le lendemain, j’ai demandé à voir mon ami, et j’ai eu la même réponse : Demain. Après trois jours, passés à Bourgoin, j’ai fini par perdre patience. Je ne comprenais pas l’embarras des gens du village. Voulaient-ils m’interdire le chemin du Paradis. De guerre lasse, l’un d’entre-deux me proposa de m’accompagner chez Abdelmadjid.

Nous avons pris la route de la Virbillère, de la Vérpillère. Je me sentais dans un rêve. Toute cette verdure. Nous étions au mois d’août. Je regardais les paysages, bouché-bée, les fermes, les routes, les ruisseaux, les montagnes, ces paysages dessinés à la pointe. C’est vrai, j’étais aux portes du Paradis.

Je ne me souviens plus de la durée du trajet. Je sais qu’à un moment on s’est arrêtés devant une immense grille en fer forgé. On a sonné. Abdelmadjid est venu nous ouvrir. Il était en marcel blanc, maillot coq sportif bleu et tongs rouges. Il fumait des Dunhill et ses dents étaient toutes en or. Et derrière Abdelmadjid je vois à l’infini des croix, des pierres tombales en marbre et des chrysanthèmes à perte de vue. Abdelmadjid me prend dans ses bras :

— Ti vois, betit bico, ti vois ma maisou, ti vois li fleurs, ti vois li marbre bartou, y a di femmes bartou, c’est ba le baradis ? Banjour l’izir, adiou la mizir. Ti as quel âge maintena ?
(tu vois petit bicot, tu vois ma maison, c’est pas le paradis, tu as quel âge maintenant ? Retour ligne manuel
— Dix-sept ans !
— Dix-sept a ! J’en ai boco, di filles bour toi. Brend le sceau et l’ébonge, et suis moi, ji vai te li montri.

Mohamed Kacimi Paris le 18 juin 2015

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*