Comparaisons carcérales

La lecture sur ce site de ce que nos concitoyens Saïd Doumane, Arezki Aït Larbi, Ferhat Mehenni et d’autres ont subi dans les prisons algériennes m’a fait balancer entre indignation et révolte. Un peu d’étonnement aussi – pour avoir lu le poignant témoignage de Bachir hadj Ali dans La gangrène – ce pamphlet qu’on devrait faire étudier dans les écoles, je savais qu’on torturait aussi dans l’Algérie indépendante.

Comme j’ai connu les prisons coloniales, je ne peux m’empêcher de procéder à des comparaisons.

A l’époque, nous étions, aux yeux des Français, coupables de vouloir l’indépendance de l’Algérie, y compris par les armes. La France tenait à conserver sa colonie. L’un des deux adversaires devait être vaincu. Quand un militant nationaliste était arrêté, il était systématiquement torturé pour avouer sa participation à la lutte et dénoncer ses camarades. Au début, la Police se contentait de coups de poing et de pied, du supplice de la baignoire « quand tu auras envie de parler tu lèveras l’index et on te sortira la tête de l’eau. » Les plus coriaces goutaient au supplice de la bouteille. Par la suite la technique interrogatoire s’est modernisée : les tortionnaires se sont mis au courant électrique sur les organes génitaux. Un codétenu à la prison de Barberousse me disait « C’est pas la peine de frimer ; ils finissent toujours par te faire parler, par-devant ou par-derrière. ». Les policiers sont patients, nombreux, se relayent, et la capacité humaine de résistance a des limites. Quelques règles à respecter : tenir le plus longtemps possible ; lancer les tortionnaires sur de fausses pistes ; s’accuser soi-même plutôt que de dénoncer les autres.

En 1955 nous étions pressés d’être présentés au juge d’instruction.Retour ligne manuel
Nous franchissions le portail de Serkadji avec soulagement : une fois là-dedans ; la torture cesse, les brutalités aussi, sauf en cas de rébellion avérée contre un gardien.

Je me souviens : la boule à zéro : tant qu’on n’est pas condamné, on garde ses vêtements civils.

Deux semaines d’isolement pas de sortie dans la cour, par de parloir (pas de visite de la famille). Cela s’appelle être au secret. Guichet fermé nuit et jour, on ne voit que la face de l’homme de corvée qui sert le café ou la soupe et celle du gardien qui l’accompagne. A la fin de la période de secret, on est enfermé dans une cellule avec deux autres détenus ou bien dans l’une des nombreuses salles du rez-de-chaussée. Alors on a droit à un parloir (visite de la famille ou d’un avocat.)

Jusqu’à fin 1955, on dormait sur un matelas de crin posé sur un bât-flanc de bois.Retour ligne manuel
Un jour, un détenu a cassé une planche de son bât-flanc pour frapper un gardien et tous les supports ont été retirés. La paillasse était posée directement sur le ciment.

Tôt le matin, une armée de détenus de droit commun procédait au grand nettoyage. Du rez-de-chaussée montait une irritante odeur de crésyl. Un robinet et un bassin nous servait à laver notre linge. Au robinet de la cellule, l’eau n’a jamais manqué.

Quand un détenu commettait une infraction au règlement de la prison, il était enfermé seul dans une cellule en attendant de passer au prétoire (pour être jugé par le directeur de la prison). La condamnation consistait en un certain nombre de jours de cachot, avec privation de cour et de parloir.

Certains gardiens (pas tous) tabassaient des prisonniers. L’un deux, dénoncé au FLN fut abattu et ses collègues frappeurs se sont calmés.

A la souffrance inhérente à la privation de liberté ne s’ajoutaient pas des violences nées de cerveaux sadiques. Une fois par semaine nous passions à la douche et au coiffeur (la même lame pour cinq ou six détenus finissait par griffer les joues). Le bibliothécaire passait une fois par semaine et on choisissait des livres. Si on avait de l’argent on pouvait acheter de quoi écrire et des compléments alimentaires. Une fois par semaine, on pouvait recevoir du ravitaillement de la famille. En cas de maladie, on se faisait inscrire pour voir le médecin ou le dentiste.

Un quart de café noir le matin avec un morceau de pain noir, une gamelle de pâtes ou de riz à midi et une gamelle de soupe aux choux le soir, avec du pain noir.

En résumé, Barberousse, la prison coloniale, c’était la propreté des locaux, l’accès aux soins et, en général, l’absence de violence à l’encontre des détenus politiques.

A ce stade, nous pouvons revenir aux prisons de l’indépendance. Quel fut le crime de nos camarades ? Avoir créé sans autorisation une ligue de défense des droits de l’homme. Des militants livrés à la brutalité des gardiens de prison, à la vermine, à la saleté, au froid ; à la faim. Les vrais coupables, ce ne sont pas ces gardiens mais ceux qui les ont laissé faire. En premier, le ministre de l’(in)justice et au-dessus de lui, l’ensemble du régime politique. A l’époque de la violence, les années 80, le régime se gargarisait des « acquis de la Révolution ».

Et brandissait la Charte (tarte) nationale. Chacun de nous s’occupait de sa carrière, de ses petits problèmes personnels ou familiaux, se plaignait de la pénurie de fromage, de pièces de rechange ou de gaz butane. Hormis les victimes et les bourreaux, personne n’entendait les cris des suppliciés. A présent, personne ne peut dire « je ne sais pas ». A quand le livre écrit par les anciens des prisons algériennes et qui étalera devant l’opinion nationale et internationale, les turpitudes du régime qui a confisqué une indépendance payée par des dizaines de milliers de morts ?

Hocine Benhamza

 

P.-S.

Hocine Benhamza est décédé, à Paris, le 16 janvier 2009.

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