Cyber-Kabylie ou l’Internet du désespoir

Les nouvelles technologies ont bouleversé notre façon de nous informer, de nous divertir, de faire des affaires. Cette année 2005 voit le dixième anniversaire de géants de l’Internet, notamment le libraire-disquaire en ligne Amazon, le site de vente aux enchères E-bay et le portail électronique Yahoo ! Dans un autre registre, l’explosion des blogs, ces carnets de bord individuels en ligne, permet à des millions d’individus de partager leurs idées avec des millions d’autres.

Cette influence de l’Internet dans l’économie, l’information et nos vies quotidiennes s’est révélée créatrice d’emplois, colporteuse d’idées nouvelles et apporte un choix quasi-illimité au cyber-consommateur. On peut aujourd’hui sans problème, via l’Internet, commander un meuble chinois chez un commerçant de Shanghai alors que l’on habite dans l’Ontario, au Canada. Car cette révolution technologique s’est répandue sur toute la planète, particulièrement en Amérique du Nord, en Europe, en Asie et en Océanie.

Algérie : un taux de pénétration de l’Internet 10 fois inférieur à la moyenne mondiale

« Mais quel rapport avec la Kabylie ? » me demanderez-vous. Eh bien, c’est là qu’est le problème. Il n’y a aucun rapport entre cette révolution industrielle vieille de plus de dix ans et la Kabylie. Pas l’ombre d’un point de rencontre. Aucun soupçon d’intersection. Rien. Retour ligne automatique
L’Internet en Kabylie n’a donné lieu à aucune frénésie de créations de sites d’informations ou marchands. Retour ligne automatique
Il n’existe pas de chiffres précis concernant l’usage de l’Internet en Kabylie.Retour ligne automatique
Mais des données existent concernant l’Algérie dans son ensemble. En 2002, le cabinet d’études de marché WMRC quantifiait le taux de pénétration mondial de l’Internet (en clair la proportion de gens ayant accès au réseau) à 5,8% et celui de l’Algérie à 0,6%. C’est à dire que l’Algérie fait presque 10 fois moins bien que le reste du monde. Sans commentaires. De plus, comble de l’ahchuma pour les nationalistes algériens unis et indivisibles, même le Maroc, ennemi juré, fait mieux, avec 1,17% (je vous accorde que ce chiffre est également pitoyable, mais c’est tout de même presque deux fois mieux que l’Algérie). A titre de comparaison, en 2005, le taux de pénétration de l’Internet est, selon les statisticiens de Taylor Nielsen, de 73,6% en Suède ou de 70,7% à Hong Kong.

Un réseau téléphonique vétuste

Le taux de connexion par foyer (c’est à dire au domicile des personnes) en Kabylie, comme dans le reste du pays à l’exception de quelques quartiers d’Alger, reste quasi-nul. La première raison est la vétusté du réseau téléphonique. Alors qu’en Occident on compte presque 90 lignes de téléphones pour 100 habitants, en Algérie on en dénombre 6. Retour ligne automatique
Au passage, cette nullité du réseau de téléphonie fixe explique l’extraordinaire engouement des Algériens pour le téléphone portable, lequel, grâce à la concurrence étrangère (notamment les Égyptiens de Djezzy/Orascom) fonctionne de façon satisfaisante.

Le prix d’une connexion : deux-tiers d’un SMIG !

Les tarifs pratiqués par les fournisseurs d’accès à l’Internet, particulièrement au haut-débit sont absolument prohibitifs : en plus des 60.000 DA pour acquérir un ordinateur, il faut compter 600 DA pour 20 heures de connexion bas-débit (en Algérie cela signifie, très, très, bas-débit) et plus de 6.000 dinars par mois (6188 exactement, soit près des deux tiers des 10.000 DA que gagne un SMIGard algérien) pour une connexion ADSL 512 kb/s. A titre d’exemple, dans un pays comme la France, où le pouvoir d’achat est pourtant nettement plus élevé, un tel service est facturé aux alentours de 2.000 DA par mois.

Et nous ne parlons ici que de l’Algérie officielle, qui s’arrête une fois les portes d’Alger franchies. En Kabylie, d’après Algérie Télécom qui répertorie les localités disposant de sites opérationnels en ADSL, pas UNE SEULE commune des wilayates de Tizi Ouzou, Bgayet, Bouira, Boumerdès, Bordj Bou Aréridj et Sétif ne peut disposer de ce service.

Les cybercafés de l’enfer

Pas étonnant, compte tenus des coûts et de la difficulté d’accès, que dans nos villes et nos villages, l’Internet n’évoque qu’une seule chose : le cybercafé. Avec un modem 56 kb/s partagé entre une demi-douzaine de postes, surfer sur le Web dans un cybercafé de la Kabylie rurale relève de l’exploit. La simple consultation d’une boîte e-mail peut prendre jusqu’à 15 mn. L’envoi d’un message relève de la bouteille à la mer : « ça va peut-être marcher ou alors ça va sûrement rater ». La connexion saute régulièrement. Et pour couronner le tout, les mini-délestages électriques de la Sonelgaz plantent les ordinateurs, en cramant toujours quelques cartes-mères en chemin.

Logique donc, que dans ces conditions, le Kabyle qui se connecte ne puisse pas profiter à fonds des ressources offertes par l’Internet. D’ailleurs tous les sites consacrés à la Kabylie (le nôtre, mais également d’autres portails comme Tamazgha.fr) sont réalisés en dehors du territoire algérien, par des membres de la diaspora. Les sites kabyles de commerce en ligne sont quasi-inexistants. Mais que font alors tous ces jeunes, pendant des heures, assis dans les cybercafés ?

L’amour, l’argent et le visa : merci l’Internet algérien !

Ils « chattent ». Ils visitent les sites de rencontres. Pour eux l’Internet n’est que le prolongement de leur fantasme d’un ailleurs, un moyen de plus de « débrouiller un visa ». On cherche les femmes connectées en Europe ou en Amérique du Nord. Et on cyber-flirt. On virtual-drague. En espérant qu’un jour, la belle inconnue (car les inconnues du Net sont toujours belles et riches, du moins dans la tête des Kabyles qui leur parlent), immédiatement séduite par les propos brillants du séducteur en claquettes (ça tombe bien, elle ne voit pas les claquettes sur le « chat »), prendra un billet d’avion, viendra en Algérie, se mariera avec le charmeur cybernétique et l’emmènera au loin, là où il fait bon vivre, loin des connexions qui sautent toutes les 10 mn et des cybercafés pourris. Cette théorie fumeuse et naïve de l’évasion par la drague via l’Internet pourrait prêter à sourire si elle n’était pas le reflet de la désespérance des jeunes et de la faillite de l’Etat algérien.

Dans le monde entier, l’Internet est vu comme un outil d’ouverture intellectuelle et de progrès économique. Chez nous, l’Internet n’est qu’un prolongement du « dégoûtage », une escapade virtuelle vers le paradis rêvé du visa, la dernière illusion d’une jeunesse qui n’a plus d’illusions. L’Internet comme outil de désespoir. Il fallait y penser, l’Algérie l’a fait.

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