De la vie heureuse (III)

Pourquoi ne pas chercher plutôt un bien qui profite, qui se sente, non un bien de parade ? Ces choses qui font spectacle, qui arrêtent la foule, que l’on se montre avec ébahissement, brillantes à l’extérieur, ne sont au fond que misères. Je veux un bonheur qui ne soit pas pour les yeux, je le veux substantiel, partout identique à lui-même, et que la partie la plus cachée en soit la plus belle ; voilà le trésor à exhumer. Il n’est pas loin ; on peut le trouver : il ne faut que savoir où porter la main. Mais nous passons à côté, comme dans les ténèbres, nous heurtant même contre l’objet désiré.« L’homme poursuit sans cesse l’illusion qui lui échappe, et néglige l’utile vérité qui repose à ses pieds. » Retour ligne manuel
(Bernard. de Saint-Pierre, Étud., X.)]]

Pour ne pas te tramer par des circuits sans fin, j’omettrai les doctrines étrangères, qu’il serait trop long d’énumérer et de combattre. Voici la nôtre à nous ; et quand je dis la nôtre, ce n’est pas que je m’enchaîne à un chef quelconque de l’école stoïcienne : j’ai droit aussi de parler pour mon compte. Ainsi je serai de l’opinion de tel, j’exigerai que tel autre divise la sienne : et peut-être, appelé moi-même le dernier, sans improuver en rien les préopinants, je dirai : « Voici ce que j’ajoute à leur avis. » Du reste, d’après le grand principe de tous les Stoïciens, c’est la nature que je prétends suivre : ne pas s’en écarter, se former sur sa loi et sur son exemple, voilà la sagesse. La vie heureuse est donc une vie conforme à la nature ; mais nul ne saurait l’obtenir, s’il n’a préalablement l’âme saine et en possession constante de son état sain ; si cette âme n’est énergique et ardente, belle de ses mérites, patiente, propre à toute circonstance, prenant soin du corps et de ce qui le concerne, sans anxiété toutefois, ne négligeant pas les choses qui font le matériel de la vie, sans s’éblouir d’aucune, et usant des dons de la Fortune, sans en être l’esclave. On comprend, quand je ne le dirais pas, que l’homme devient à jamais tranquille et libre, quand il s’est affranchi de tout ce qui nous irrite ou nous terrifie. Car en place des voluptés, de toute chose étroite et fragile qui flétrit l’homme en le perdant, succède une satisfaction sans bornes, inébranlable, toujours égale ; alors l’âme est en paix, en harmonie avec elle-même, et réunit la grandeur à la bonté. Toute cruauté en effet vient de faiblesse. [1]

Sénèque, De la vie heureuse, III

Notes

[1« La force du faible est toujours de la cruauté. »  (Espr. des lois.) Vir malus puer robustus. (Hobbes.)
« Toute méchanceté vient de faiblesse, et qui pourrait tout ne ferait jamais de mal. » (J. J. Rousseau.) Voir de la Colère, I, XVI.

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