De l’art d’élever des arbres en Kabylie

Acu ar’ ann-ečč ?

Une réponse à cette éternelle question, lorsqu’on aborde le sujet de l’autonomie : « Acu ar’ ann-ečč ? »
La richesse de la Kabylie a d’abord été celle du travail acharné du Kabyle pour faire pousser, sur une terre souvent ingrate et difficile à travailler, ce dont il a besoin pour se nourrir.

La manne du pétrole n’a jamais profité à la Kabylie pourquoi ne pas se retrousser les manches pour devenir autonome ?

Déboulonnez les haut-parleurs des mosquées, cessez la génuflexion et mettez-vous au travail, vous verrez à la longue, ce sera plus productif pour une région que l’Etat algérien plonge dans le néant. Vous constaterez alors que la Terre notre mère à tous pourra vous nourrir.

Nous remettons en ligne cet écrit, toujours d’actualité, de feu Hocine Benhamza.

Qu’on doive d’abord creuser un trou, tout le monde le sait. Et le fait de travers. Nos anciens se contentaient de trous de 50 cm3. La bonne dimension est d’un mètre cube.

Dans les terrains caillouteux – la majorité en montagne – il est conseillé de percer un trou avec une barre à mine en T, d’y introduire une cartouche d’explosif agricole munie d’une mèche et d’un cordon et de la faire exploser afin de créer des crevasses pour faciliter la pénétration des racines. On creuse alors le trou. Au fond, on dispose des morceaux de raquettes de cactus qui y maintiendront de l’humidité ; on le comble à moitié avec la terre du dessus mélangée d’un engrais approprié. On pare les racines avec un sécateur (on coupe leurs extrémités) et on dépose l’arbuste au milieu du trou qu’on finit de combler tout en évitant d’enterrer la greffe. Ensuite, on arrose le plant et on le soutient avec un tuteur en bois. Si le champ est exposé aux animaux domestiques, l’arbuste sera entouré d’une protection de broussailles, du genêt épineux par exemple.

L’arbuste est fragile. Il nécessite un suivi régulier. Du 1er juillet au 30 septembre, il faut l’arroser deux fois par semaine (5 à 10 litres à chaque arbuste.) Pour ralentir l’évaporation, il est conseillé de couvrir l’eau au moyen d’une feuille de plastique épais disposée autour du pied et maintenue par des cailloux. Il faudra, dès la deuxième année, ébourgeonner l’arbuste (supprimer les bourgeons superflus) pour lui permettre de croître en hauteur. Une fois l’an, on procèdera à une taille pour donner à l’arbre la forme voulue et le préparer à porter des fruits. La taille doit obéir à des règles précises qu’on trouve dans des manuels appropriés ou qu’on apprend auprès d’un professionnel. Cependant, il faut savoir que certains arbres fruitiers, tels le cerisier et le noyer ne supportent pas la taille.

Il faut également protéger l’arbre contre les maladies et les parasites. On trouve des produits phytosanitaires dans le commerce de détail. Les vendeurs sont souvent des ingénieurs agronomes capables de conseiller les produits à utiliser et la manière de s’en servir.
Le défaut de traitement peut entraîner la mort de l’arbre ou, tout au moins, diminuer la quantité produite et la qualité des fruits.

Observations sur quelques arbres

Les oliviers

En janvier 2006, j’ai observé l’aspect des oliviers dans la région de Fort National. La plupart de ces arbres sont au moins centenaires. Il aurait fallu planter de jeunes oliviers pour assurer la relève lorsque les vieux arbres ne seront plus en état de produire.
Ces oliviers sont encombrés de rameaux morts. De grosses branches cassées par la neige de l’hiver précédent n’ont pas été retirées. Les anciens murets de pierre sèche sont en partie effondrés. Au-dessus des troncs, on ne voit pas de rigoles destinées à recueillir les eaux de pluie. Le sol est jonché de feuilles, ce qui montre que le gaulage a été effectué sans précaution ; la récolte de l’année prochaine est ainsi compromise.

Les figuiers

En 1949, les six parcelles de terre de ma famille ont produit une dizaine de quintaux de figues. Cela m’a permis de vendre 7 quintaux de figues sèches à des conditionneurs de Tizi Ouzou au prix de 7.000 francs le quintal. Le reste nous a servi de provision d’hiver.
Actuellement, les mêmes parcelles produisent au maximum 50 kilos de figues soit vingt fois moins. Explication : des six frères que nous étions, l’un a été tué pendant la guerre, les autres ont quitté la Kabylie pour aller travailler ailleurs comme fonctionnaires. Nos quatre sœurs se sont mariées hors du village. Seule notre mère y est demeurée. Sa retraite de veuve lui permettait de vivoter. Nos figuiers ont progressivement dépéri puis sont morts, à l’exception de ceux qui se trouvent dans deux de nos champs et que mon frère aîné et moi, à présent retraités, continuons à tailler et à faire piocher chaque année.
Dans le reste de notre village, très peu de figuiers ont survécu. Une partie de la population vit à Alger ou ailleurs. Les jeunes qui n’ont pas pu quitter le village ne travaillent plus la terre : leurs parents les nourrissent plus ou moins bien.

La terre de la Kabylie est très propice au figuier. On peut acheter un plant prêt à être planté. On peut également faire des boutures. Il suffit de couper en hiver un rameau droit de 50 cm environ, de le garder en terre, à l’abri puis de le planter au début du printemps en veillant à maintenir de l’humidité autour. J’en ai fait l’expérience : au bout de sept ans j’ai obtenu un superbe figuier en pleine production. Au cours de l’été 2006, les figues se vendaient 120 dinars le kilo à Alger (l’équivalent de 15 baguettes de pain.)

Les cerisiers

En 1969, le ministère de l’Agriculture a distribué de grosses quantités d’arbres fruitiers aux montagnards kabyles, notamment des cerisiers importés de France. Les racines de certains de ces plants sont arrivées infestées par un parasite, le capenode. Le service de contrôle des végétaux ne s’en est pas rendu compte. Les arbres duraient deux ou trois ans après la plantation puis ils étaient détruits par le parasite. Petit à petit, la maladie a atteint et détruit la quasi-totalité du verger existant. Il existe une méthode susceptible d’éliminer cette maladie. Elle consiste à déraciner les arbres infestés, à brûler les racines et le bois, à mettre de la chaux vive dans le trou pour tuer les larves. Très peu d’arboriculteurs kabyles connaissent cette méthode. Les employés des Services publics agricoles ne l’enseignent pas. Manque de motivation, manque de personnel, défaut de moyens de déplacement ? Quoi qu’il en soit, l’autorité supérieure est responsable de cette carence.
Voilà un domaine où la tradition aurait dû être respectée : on obtenait des cerisiers en greffant des merisiers. En Kabylie, ces derniers poussent spontanément et en abondance. Il faut et il suffit de les greffer mais combien de Kabyles savent-ils greffer un arbre ? Le système éducatif en a fait des ratés de l’enseignement ou, pour certains, des diplômés qui chôment diplôme en poche ou vont grossir les rangs des immigrés, clandestins ou non. Pourtant, greffer, ce n’est pas sorcier : il suffit d’un couteau à greffer, d’une spatule, d’une boîte de mastic agricole, d’un bout de tissu et d’un brin de raphia. Mais il faut avoir appris et ne pas avoir la paume de la main poilue.
A noter que les cerises sont vendues 500 dinars le kilo à Alger en 2005 (l’équivalent d’une livre de beefsteak.)

L’amandier

L’amandier s’accommode de terres légères et résiste bien à la sécheresse. J’ai vu dans l’île d’Alicante de vastes vergers d’amandiers sur des terrains semblables au nôtre. La différence réside dans les comportements vis à vis du travail de la terre entre les Espagnols et nous.
L’amandier présente aussi l’avantage de fleurir fin février et de nourrir ainsi les abeilles dès la fin de l’hiver. Il ne nécessite pas de fumure et se contente d’une taille légère. Compte tenu de l’amour immodéré de nos populations pour les gâteaux, les amandes sont très recherchées et coûtent cher.

La vigne

Nos ancêtres étaient de gros producteurs de raisin de table. Ils suppléaient l’exiguïté des parcelles de terre par la production aérienne en ce sens qu’ils faisaient grimper les vignes sur les arbres, les frênes, les chênes et les micocouliers notamment mais parfois aussi sur les figuiers et les oliviers. Autrefois, la production de raisin était très abondante. Elle a fortement diminué. Le raisin était consommé à l’état frais. Il pourrait être valorisé sous forme de raisin sec.
La vigne exige une taille annuelle, assez facile à apprendre. En cas de nécessité, il faut la traiter contre le mildiou et l’oïdium, des maladies jadis inconnues dans nos montagnes.

Les arbres à pépins

Le pommier et le poirier étaient connus de nos ancêtres mais ils en plantaient très peu, sans doute parce qu’ils donnaient la priorité aux figuiers pour en tirer des provisions d’hiver.
Les arbres à pépins viennent très bien en Kabylie et pourraient être d’un bon rapport. Ils ont besoin d’une taille assez compliquée mais qui peut s’apprendre auprès de spécialistes.

Les autres arbres fruitiers

On peut citer l’oranger, le grenadier et le noyer. Ils ne poussent que dans les terres humides, assez rares dans nos montagnes ou alors il faut les arroser.

En définitive, on peut obtenir des revenus importants en créant des vergers. La nature s’y prête. Il faut du travail et du savoir-faire (Nous consacrerons un prochain article à ce sujet car il est capital.)
Même les figues de barbarie peuvent s’exporter, on en voit sur les marchés parisiens. Il suffit de se donner la peine de les cueillir, de les emballer et de les exporter.

Du point de vue économique, l’arbre fruitier est un investissement à rentabilité différée mais, une fois en production, on peut en tirer un revenu au minimum pendant quarante ans, pour les figuiers cinquante, pour les oliviers un bon siècle.
L’arboriculture traditionnelle exploitait les arbres fruitiers jusqu’à leur épuisement. C’était un tort car un arbre devient moins productif en vieillissant. La solution consiste à préparer la relève en plantant de nouveaux arbres quand les anciens on atteint la moitié de leur durée de vie. Il faut aussi, bien entendu, remplacer les arbres morts pour des causes diverses.

Les espèces forestières

Les plus répandues en Kabylie sont le chêne, le frêne, le micocoulier. Ces trois espèces poussent spontanément et vivent centenaires.
Aux époques lointaines, la farine de glands remplaçait le blé et l’orge chez les plus pauvres.
Depuis la première moitié du 20ème siècle, les glands servent d’aliment pour le bétail. Pendant des décennies, ils ont été de moins en moins ramassés car la nécessité ne s’en est pas fait sentir mais, ces dernières années, ils ont pris quelque valeur.
Autrefois, on gaulait les glands et on les ramassait. Pendant longtemps, le gaulage a cessé et le ramassage a suivi. Il faut dire que c’est un travail assez pénible parce que les glands ont la mauvaise habitude de tomber dans la broussaille. Il faudrait se donner la peine de débroussailler. En outre, depuis quelques années, les chênes meurent à cause d’un parasite et personne ne songe à les traiter (cela relève de la responsabilité du service des Eaux et forêts.)

Le frêne fournit du bois de chauffage, du bois d’œuvre et du fourrage aérien. Nos ancêtres opéraient d’une manière très intelligente. Une année, ils coupaient les jeunes rameaux au ras des souches. L’année suivante, ils effeuillaient les nouveaux rameaux. La troisième, ils coupaient les extrémités de ces rameaux. Ensuite ils obtenaient de nouvelles branches et les coupaient à ras. Cette alternance triennale assurait la longévité des frênes. Les feuilles constituaient un aliment d’appoint pour le bétail nourri au foin.

Le micocoulier fournit du bois pour des poutres et des feuilles pour le bétail. A noter que les feuilles de figuier sont cueillies à la fin de l’automne pour aider à nourrir le bétail.

D’autres espèces forestières présentent un grand intérêt pour la Kabylie. Par exemple, l’eucalyptus et l’acacia dont les fleurs sont très mellifères. Le premier a besoin de terrains humides et sert à prévenir les glissements de terrain. Le second résiste bien à la sécheresse.
Enfin, nous n’insisterons pas sur l’utilité de la forêt pour la santé humaine et les loisirs.

Hocine Benhamza

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