Délicatesse et indélicatesse

La délicatesse est vraiment denrée rare par le temps qui court ; pourtant les relations ouatées de procédés délicats seraient infiniment plus agréables que brutalement lutter pour la vie, comme elles tendent à le devenir.

Délicat celui qui rend le livre prêté après en avoir eu soin, lui avoir mis une couverture de papier, et ce, dans un délai décent.

Indélicat celui qui, au bout d’un an ou deux et après plusieurs sommations, se souvient qu’il a un vieux bouquin à vous et rend un livre maculé, taché de bougie. Heureux encore quand il le rend, car le mot de cet homme refusant de prêter en disant : « oh ! moi je ne prête jamais car ma bibliothèque est composée de livres prêtés » est absolument vrai.

Délicate la dame qui, voyant chez vous une personne dont elle ferait volontiers connaissance, s’enquiert d’abord si cela ne vous contrarie pas qu’elle se lie avec X ou Y et si, pour la première visite qu’elle désire lui faire, vous voudrez bien l’accompagner.

Indélicat celle qui, sans mot dire, fait connaissance de la personne, va lui faire une visite sans l’approbation de l’amie première.

Les femmes qui font cela sont citées ; elles n’ont certes pas eu d’éducation première, et on pourrait les dénommer « écumeuses de relations ».

A propos de relations ainsi faites, il est à remarquer que la conversation roule (d’abord en bien) sur la personne chez laquelle on s’est connu et que, par une déviation naturelle on finit par dire du mal de la chère amie « qu’on aime tant ».

Délicate la personne vous rendant aussitôt qu’elle le peut l’argent que vous lui prêtâtes et qui, ne pouvant vous donner d’intérêt, vous rend ledit argent dans un bibelot quelconque, fut-il de la valeur de cinq sous, avec un mot de remerciement.

Indélicate celle qui se fait tirer l’oreille pour restituer votre dû, et qui le fait de l’air gracieux d’un bouledogue auquel on arrache un os.

Délicate la personne qui, pouvant le faire, vous prête l’argent dont vous avez besoin sans vous laisser expliquer longuement les motifs de votre emprunt et ne vous fait pas, de temps à autre, de délicates allusions au sujet de « la petite somme en question ».

Indélicate la personne qui parlerait de votre dette devant des tiers, qui se plaindrait d’être gênée quand elle sait pertinemment que vous n’êtes pas en mesure de lui rendre.

Ignoble serait de demander un reçu à un ami.

Lorsqu’on refuse, il faut entourer le « non » de mille précautions et ne pas dire, quelques jours après, qu’on a payé un bracelet à sa femme ou une bicyclette à son petit dernier.

En thèse générale, n’empruntez pas ; l’argent est un mauvais ferment de discorde.

Dans le monde indélicat celui qui, sachant dire les vers mieux que vous, apprendrait votre répertoire pour vous éclipser.

Délicate la femme qui, sortant avec une amie moins élégante qu’elle, éteint un peu son luxe afin que cette dernière ne lui dise pas d’un ton aigre-doux volontiers employé par les femmes un peu piqués : « Comme vous êtes belle, ma chère ! J’ai vraiment l’air de votre femme de ménage ! »

Indélicatesse, lorsqu’une personne se plaint de quelque chose, d’opposer l’endroit de son bonheur à l’envers du sien.

Indélicat celui qui, apprenant que quelqu’un est nommé à une belle place, s’écrie les sourcils en accents circonflexes : « Bah ! Pas possible ! Vous en avez une chance ! »

Cela a tout simplement l’air de dire : « comment ! Mais il est incapable d’occuper pareille situation ! »

Il y a mille exemples de délicatesse et d’indélicatesse, mais je ne veux pas continuer à bavarder sur ce sujet ; ce serait faire preuve d’indélicatesse.

La délicatesse vous autorise à compléter cette liste.

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