Diogène le cynique

Platon l’appelait « Socrate en délire », Diogène marchait pieds nus en toute saison, dormait sous les portiques des temples et avait pour demeure habituelle un tonneau. [1]

Diogènel tenait des raisonnements comme celui-ci : « Tout appartient aux dieux, or les sages sont les amis des dieux et entre amis tout est commun, donc tout appartient aux sages.

Voyant un jour une femme prosternée devant les dieux et qui montrait ainsi son derrière, il voulut la débarrasser de sa superstition. Il s’approcha d’elle et lui dit [2] : « Ne crains-tu pas, ô femme, que le dieu ne soit par hasard derrière toi (car tout est plein de sa présence) et que tu ne lui montres ainsi un spectacle très indécent ? »

Il posta un gladiateur près de l’Asclépéion [3] avec mission de bien battre tous ceux qui viendraient se prosterner bouche contre terre. Il avait coutume de dire que les imprécations des poètes tragiques étaient retombées sur lui puisqu’il était

Sans ville, sans maison, sans patrie,
Gueux, vagabond, vivant au jour le jour
.

Il affirmait opposer à la fortune son assurance, à la loi sa nature, à la douleur sa raison. Dans le Cranéion, à une heure où il faisait soleil, Alexandre le rencontrant lui dit : « Demande-moi ce que tu veux, tu l’auras. » Il lui répondit : « Ôte-toi de mon soleil  ! »

Un homme qui faisait une longue lecture, parvenu enfin au bout de son rouleau, montrait qu’il n’y avait plus rien d’écrit sur la page. « Courage, dit Diogène, je vois la terre. »

Un autre lui démontrait par syllogisme qu’il avait des cornes, il se toucha le front et dit : « Je n’en vois pas. »

Un autre jour où quelqu’un niait le mouvement, il se leva et se mit à marcher [4]

Un philosophe parlait des choses célestes. « Depuis quand es-tu donc arrivé du ciel ? » lui demanda Diogène.

Un méchant eunuque écrivait sur sa maison : « Qu’aucun méchant n’entre ici ! » « Mais, demanda Diogène, le maître de la maison, par où entrera-t-il  ? »

Il se frottait les pieds de parfum, disant que le parfum qu’on se met sur la tête monte au ciel ; si l’on veut qu’il vous vienne au nez, il faut donc se le mettre aux pieds.

Les Athéniens voulurent l’initier aux mystères, et lui assuraient que les initiés avaient aux enfers les places d’honneur.

Il leur dit : « Ce serait une plaisante chose qu’Agésilas et Épaminondas fussent là-bas dans le bourbier, et que le premier venu, s’il est initié, fût dans les îles des bienheureux ! » [5]

Comme des souris couraient sur sa table, il dit : « Diogène lui aussi nourrit des parasites. »

Platon l’appela chien. « Le nom me va bien, dit-il, car je suis revenu à ceux qui m’ont vendu. »

Platon ayant défini l’homme « un animal à deux pieds sans plume »s, et l’auditoire l’ayant approuvé, Diogène apporta dans son école un coq plumé, et dit : « Voilà l’homme selon Platon. » Aussi Platon ajouta-t-il à sa définition : « et qui a des ongles plats et larges ».

On lui demanda un jour à quelle heure il fallait manger : « Quand on est riche, répondit-il, on mange quand on veut, quand on est pauvre on mange quand on peut. »

Voyant à Mégare des moutons portant toute leur laine et des enfants allant tout nus, il s’écria : « Il vaut mieux à Mégare être un bélier qu’un enfant. »

Un jour un passant lui cria «Gare ! », mais quand il l’avait déjà heurté d’une poutre qu’il portait, et Diogène de lui dire : « Tu veux donc m’en donner un second coup ? »

Il était un jour trempé jusqu’aux os par la pluie, et comme on le prenait en pitié, Platon intervint et dit aux badauds : « Si vous avez vraiment pitié de lui, allez-vous-en » ; il soulignait par là l’orgueil de Diogène.

Une autre fois, il reçut un coup de poing. « Par Hercule, s’écria-t-il, je ne me serais jamais douté qu’il me fallût avoir toujours la tête protégée d’un casque ! »

Midias le roua de coups et lui cria : « Il y a trois mille drachmes pour toi chez mon banquier. » Diogène prit le lendemain un gantelet de pugiliste, lui rendit ses coups, et lui dit : « Tu as toi aussi tes trois mille drachmes chez mon banquier. » [6]

Lysias l’apothicaire lui demandait s’il croyait à l’existence des dieux. « Comment n’y croirais-je pas, dit-il, quand je te vois, toi le plus grand ennemi des dieux ? » On attribue parfois le mot à Théodore.

Il vit une fois un homme qui se purifiait à grande eau, et il lui dit : « Malheureux, toute cette eau ne réussirait même pas à laver tes fautes de grammaire, et tu t’imagines pouvoir laver toutes les fautes que tu as commises pendant ta vie ! »

Il reprochait aux hommes leurs prières, parce qu’ils demandaient des biens apparents et non des biens réels. A ceux que les songes effrayaient, il disait : « Vous ne vous souciez pas de ce que vous voyez pendant la veille, pourquoi vous inquiéter des choses imaginaires qui vous apparaissent dans le sommeil ? »

Aux jeux olympiques, le héraut ayant proclamé : « Dioxippe a vaincu les hommes », Diogène répondit : « Il n’a vaincu que des esclaves ; les hommes, c’est mon affaire. »

P.-S.

Logo d’illustration : « Diogène » (détail) par John William Waterhouse, 1905.

Notes

[1(une jarre à grains, car le tonneau n’existait pas encore)

[2cf. Zoïle de Pergée.

[3Temple situé sur le versant sud de l’Acropole, au nord du portique d’Eumène, consacré à Asclépios.

[4Allusion au syllogisme cornu, cf. Vie d’Eubulide, et aux sophismes de l’école d’Élée, cf. Vie de Zénon d’Élée, livre IX.

[5Histoire attribuée dans le même livre, un peu avant, à Antisthène, se faisant initier aux mystères orphiques. Incertitude de la légende. D. L. a pris l’histoire dans des livres différents sans en faire la critique.

[6Midias, riche Athénien qui nous est connu par le plaidoyer que fit Démosthène contre lui. Il était intervenu dans le procès entre l’orateur et ses tuteurs et avait été condamné à une amende pour injure. Il s’attaqua de nouveau à Démosthène un peu plus tard et le gifla en plein théâtre, tout comme il avait frappé Diogène. C’est à l’occasion de cette gifle que Démosthène écrivit le Contre Midias, discours qui ne fut pas prononcé, car nous savons par Plutarque et Eschine que l’affaire fut classée.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*