Drame familial : «Je vis dans l’angoisse de son retour»

L’appartement est toujours impeccable. Les photos des enfants, souriantes. Les cadres bien alignés au mur. Mais quoi qu’elle fasse pour embellir le quotidien familial… l’épée de Damoclès reste suspendue au-dessus de la tête de Brigitte (prénom changé pour préserver son anonymat).

Son cauchemar commence le 1er octobre 2014. Date impossible à oublier : «Je venais d’accoucher». Apparemment, son mari Nabil est fou de joie : un petit garçon. «C‘était son premier fils, il était très fier !» Pourtant, il profite de l’immobilisation à la maternité de Brigitte avec le bébé pour partir au Maroc avec leurs deux filles. «Officiellement, sa mère avait soudain des problèmes de santé et il devait régler des papiers dans sa famille, m’a-t-il expliqué au téléphone, lorsque je me suis inquiétée de ce voyage improvisé». Éberluée, Brigitte découvre la vérité deux semaines plus tard.

Aspirant jihadiste en route pour Raqqa

Son mari s’est radicalisé bien au-delà de ce qu’elle avait commencé à constater à la maison, avec sa barbe, sa panoplie salafiste, ses demandes de plus en plus insistantes de la voir porter le voile, faire la prière : lorsqu’il est intercepté par la police marocaine à l’aéroport de Casablanca, Nabil est devenue l’aspirant jihadiste Abou A. El Maghribi. Il a contracté un mariage arrangé avec une jeune Marocaine et s’apprête, via la Turquie, à gagner Raqqa, fief syrien de Daech, en embarquant leurs deux filles -âgées de 4 et 2 ans et demi- dans ce voyage suicidaire.

Selon les enquêteurs marocains, «après s’être déployé intensément pour se procurer une arme à feu en France», il partait s’entraîner en vue d’un attentat. S’ensuit alors un court imbroglio juridico-diplomatique quant aux fillettes, confiées dans la hâte, après l’interpellation, à la famille du présumé terroriste. Mais grâce à l’intervention du roi du Maroc, ces dernières retrouvent finalement leur mère et leur domicile, à la périphérie de Tarbes. Jugé, Nabil R. est condamné à trois ans de détention.

Brigitte reprend… Il est parti avec le véhicule familial mais à la maison, il a laissé l’ordinateur. Tor est installé dessus : ce navigateur permet de rester anonyme et d’accéder aux zones grises du réseau, le fameux dark web. Des photos de jihadistes en armes remontent également. Elle est affirmative : «C’est devant l’écran qu’il s’est radicalisé, sur Facebook, c’était en arabe, je ne comprenais rien de ce qui était écrit». Il a aussi deux ou trois fréquentations locales, «mais pas à la mosquée de Tarbes» où, au contraire, «on m’a soutenue lorsque j’ai dû affronter la crise», souligne-t-elle.

Elle fait les comptes. Découvre que 22 000 € ont transité à son insu de la France vers le Maroc. Les relevés de l’opérateur téléphonique ont aussi des choses à dire. Entendue, elle tient tout à la disposition des enquêteurs. Mais son histoire se déroule fin 2014… Charlie Hebdo, Fontenay-aux-Roses, Montrouge, l’HyperCacher ne sont pas encore arrivés, les frères Kouachi et Amedy Koulibaly, des inconnus. Ni urgence pour son mari – il ne s’est “rien” passé – ni état d’urgence en France qui autorise les enquêteurs à aller plus vite et plus loin dans son affaire. Et il s’écoulera encore des mois avant qu’elle ne soit recontactée. «Quelqu’un de Pau, il a tout récupéré». Elle cite son étonnant pseudo. Il lui laisse un numéro. «Mais il ne répond plus», constate-t-elle. «Alors que c’est maintenant que j’aurais besoin d’aide».

Libérable en avril

Aujourd’hui, elle a entamé sa procédure de divorce. «Après une remise de peine, il est libérable en avril et je vis dans l’angoisse de son retour éventuel. Bien sûr, les autorités me disent qu’il est fiché «S» et qu’il ne peut pas rentrer. Normalement, il devrait rester au Maroc mais il a un permis de séjour de 10 ans et il a longtemps vécu en Espagne sans papiers, il sait se débrouiller dans la clandestinité. S’il passe en Espagne, il n’aura aucun problème à rejoindre la France et là, j’ai peur qu’il fasse n’importe quoi pour embarquer les enfants», explique Brigitte.

Mère, elle n’a cependant pas voulu rompre le contact «pour que les petites puissent parler avec leur père». Régulièrement, il appelle depuis la prison. Elle lui passe les filles. Au début, il leur demandait qui maman voyait, leur disait que le sapin de Noël, c’était «haram», interdit, péché… Régulièrement, «il m’a fait comprendre que par sa famille en France, il savait tout, une pression constante, discrète, des menaces voilées, pour me faire balancer, par exemple, que je tiens ses enfants “ en otages “ !», poursuit Brigitte. Le chantage de trop : «Notre cadette est très malade du cœur, peu de temps après sa tentative de départ en Syrie, il a fallu l’opérer d’urgence. Si elle était partie avec lui, elle serait morte là-bas ! Et la grande, quand on sait comment Daech traite les petites filles… mariée à 9 ans ?»

Saint-Valentin…

«Mais là, il a appelé pour la Saint-Valentin, il laisse des messages et insiste». Toujours les mêmes, pour répéter en boucle «je suis ton mari», «je t’aime beaucoup» et «jusqu’à la mort», «ton mari t’attend», «S’il te plaît mon amour, pense à moi, pense aux enfants»… «Visiblement, entre la France et le Maroc, il n’a pas reçu la procédure de divorce, l’ordonnance de non-conciliation», s’inquiète-t-elle, interrogeant : «Il y a pensé, lui, aux enfants, quand il les a embarquées et qu’il m’a abandonnée seule avec notre fils tout juste né ?»

« Bien sûr que je me mets à sa place, mais je n’ai aucune preuve qu’il a changé», poursuit-elle. Un temps. «De toute façon, il m’a pourri la vie de A à Z et ça continue». Car au-delà de l’angoisse de son retour, il y a aussi le quotidien à gérer, depuis trois ans, celui d’une mère seule avec trois enfants dont deux filles à la santé très fragile et nécessitant chacune un suivi constant. Ouvrière, jusqu’ici, elle bénéficiait d’un congé parental pour le petit dernier. Mais «je ne sais pas comment je vais faire quand il faudra retourner travailler». Elle se sent seule et face à un vide sidéral quand elle tente d’en parler…

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire