Entretien avec Mohend A. Bessaoud en avril 1992 (III)

Azar : Est-ce que les jeunes vous encourageaient ?

M.A B : Sans eux, sans leur enthousiasme, il n y aurait pas eu d’Agraw Imazighen, car ce sont eux qui lui ont donné la dimension qu’il fut la sienne quelques années plus tard. Je n’ai pas ménagé mes efforts, bien entendu, car j’ai été de toutes les distributions. Mais le mérite leur appartient. Ils me doivent une certaine formation, je leur dois la réussite, d’autant que la tâche était immense et les dangers réels. Savez vous par exemple, que j’ai reçus 27.000 lettres venant du Niger, de Lybie, et même du Maroc, sans parler de la Kabylie.

Azar : Avez-vous eu des contacts avec des berbérisants et si oui lesquels ?

M.A.Bessaoud  : Le seul berbérisant que nous avions à cette époque-là, est celui qui était des nôtres, c’est Mouloud Mammeri. Je le connaissais depuis longtemps et nous avions étions mêmes échangé une correspondance. Ce fut par lui que je sus, en 1967, que « notre cause était perdue », « Mohend Aarav, m’a t-il dit, j’ai sept étudiants ; deux Hollandais, deux Kabyles et trois arabophones, que je soupçonne d’être de la SM. Les deux Kabyles ne vont plus revenir l’année prochaine, et moi non plus, car c’est pour eux que je me sacrifie ». Mammeri ne m’abandonna pas l’année suivante, il eut plus d’étudiants kabyles qu’il n’en espérait, une raison donc de persévérer. Quant aux autres berbérisants, j’ai eu des rapports directs avec Lionel Galland et des rapports épistolaires avec le père Dallet, un immense bonhomme, et Arsène Roux, le plus engagé des berbérisants.

Azar : C’est quoi pour vous la langue tamazight ?

M.A.B :Les Malais ont un proverbe qui se traduit ainsi : « Qui perd sa langue perd sa race ». A quoi j’ajoute, je cite de mémoire, la dernière phrase de « La dernière leçon » d’Alphonse Daudet, les Contes du Lundi, « quand on conserve sa langue, c’est comme si l’on tient la clé de sa prison ».

Je terminerai ma réponse par cette autre citation, je cite encore de mémoire, « Il y a des milliards d’hommes sur cette terre. Que dire donc de ceux qui veulent tuer une langue ? Car si la mort d’homme n’entraine pas celle du genre humain, celle d’une langue provoque la fin d’une civilisation ». Charles Nordier.

Azar : Comment expliquez vous le rejet de la question berbère (amazigh) non seulement par les différents gouvernements que le pays a connu mais également par beaucoup d’Algériens, qu’ils soient arabophones ou berbérophones ?

M.A.B  : Je crois avoir dit plus haut que l’arabisme qui est l’ennemi numéro 1 de tout ce qui est berbère, a triomphé en 1962. Il est donc prévisible que la mort de notre langue allait être programmée par ces messieurs (1), [1] en se sens qu’elle contredit leur assertion. Mais il est peut-être nécessaire de montrer que l’arabisme a été créé par des chrétiens pour diviser et affaiblir l’islam.

En 1905, les chrétiens libanais qui se sentaient à l’étroit sous domination turque, firent un appel du pied à « leurs frères musulmans » pour les inciter à se libérer de la tutelle turque, créant ainsi « le nationalisme arabe » ou « l’arabisme ». Cette démarche eût été vaine si elle n’avait eu le soutien de la France et de l’Angleterre, qui se disaient « puissances musulmanes » parce qu’elles occupaient respectivement l’Afrique du Nord pour l’une, l’Egypte, la Malaisie et l’Inde pour l’autre. Elles excitèrent donc nos « frères » arabes par les Laurence « d’Arabie » et les généraux Allemby interposés, réussissant ainsi à les enrôler par dizaines de milliers dans leurs armées respectives, non sans leur avoir promis, bien entendu, la liberté et l’indépendance. On sait ce qu’il advint.

La Turquie vaincue, la France eut, comme part du partage, le Liban et la Syrie ; l’Angleterre, l’Irak, la Jordanie et la Palestine. Et les Arabes ….eurent la Berbérie, car c’est depuis ce temps là que naquit l’expression « Maghreb arabe ». Pourquoi la Berbèrie ? Parce que tous les musulmans, les Berbères, à l’exception des Kabyles et des Touarègues sont les seuls à se considérer inférieurs aux Arabes à cause du prophète Mohammed et de l’islam. Cela est si vrai que quand un Arabe est à court d’argument, il déclare : « Nnbi Aarbi » (le prophète est arabe). Notons que mêmes les Kabyles, surtout ceux qui vivaient en France après la guerre d’Algérie, avaient fini par renoncer à leur identité pour se proclamer carrément Arabes, d’où les difficultés que nous avons eues à les convaincre du contraire, d’autant que le mot « berbère » était, à leurs yeux, chargé de tout le mépris du monde.


[1Souvenez vous du fichier de documentation berbère mis sous scellé par Houari Boumediene en 1976. Souvenez vous aussi de Ben Bella qui avait fait couler l’alphabet tifinagh de l’imprimerie d’Alger juste après sa prise de pouvoir. La liste est longue de ces sinistres arabophones et autres négationnistes.

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