Environnement et pollution en Kabylie

Kabylie : Prolifération des décharges publiques

En se rendant dans la ville des Ouadhias (Iwadhiyen), le visiteur est vite saisi par ce que le génie populaire surnomme désormais « le volcan » ; une colline plantée au cœur de la ville, du sommet de laquelle se dégage sans discontinuer une fumée donnant au site l’aspect d’un cratère fumant.

Cas d’une ville sous son « volcan »

Tazieff n’aurait rien à y observer puisqu’il s’agit d’une gigantesque décharge publique où l’on vient quotidiennement déverser des tonnes d’ordures dites ménagères. En l’absence d’une politique prenant en charge la gestion des déchets aussi bien ménagers qu’industriels et donc en l’absence de centres de traitement et de valorisation, la collecte s’opère systématiquement en vrac, mêlant ordures ménagères (OM) proprement dites, déchets dangereux, déchets dangereux produits en petites quantités (DTQD), déchets banals (DIB), déchets organiques, déchets inertes et DEEE. En somme, un véritable volcan surplombe les Ouadhias, ternissant son image, enlaidissant le paysage, provoquant un dégagement de chaleur, des émanations de gaz toxiques et constituant une source potentielle d’incendies et d’explosion. Aussi, éliminés de manière non conforme, ces déchets représentent un danger pour l’environnement et pour le personnel assurant la collecte des ordures ménagères (souvent employé dans le cadre du filet social) ainsi que pour la santé publique.

Le temps semble loin où la région constituait un joyau du tourisme alliant aspect esthétique, arts traditionnels et marques d’ouverture à telle enseigne qu’elle accueillait des centaines de visiteurs qui, en l’absence d’infrastructures d’accueil adéquates, se contentaient de marquer de longues escales avant de reprendre leur route vers Tala Guilef, un autre lieu paradisiaque à quelques encablures de là.

Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts… de la ville, aujourd’hui devenue un gros bourg pataugeant dans la boue en hiver et pantelant en saisons chaudes. A ce propos, l’incompétence des élus locaux n’a d’égale que leur faible niveau politique, managérial… qui se conjugue parfaitement avec leur opportunisme primaire et leur obsession à s’installer, par tous les moyens, sur injonction directe (ou pas) des représentants du Pouvoir en Kabylie, au niveau des APC/APW et ce, envers et contre des citoyens qui boudent majhoritairement les urnes depuis au moins une quinzaine d’années.

Ce qui constitue cependant la cyphose de la ville qui scandalise le citoyen et qui laisse le visiteur pantois, c’est indéniablement sa décharge municipale ; un immense dépotoir à ciel ouvert dominant les toits du mamelon de la colline d’où s’exhale à longueur d’année une fumée constante chargée de plomb, de mercure et de lithium et autres dioxines qui, s’étirant dans toutes les directions, plonge la ville sous une chape d’émanation toxique. Une odeur nauséabonde remplie les rues et pénètre dans les demeures. Ouadhia-ville suffoque sous la masse du nuage de fumée produit par l’incinération des déchets.

Incidences sur la santé publique et dégradation de l’environnement

La pollution a ainsi, et depuis longtemps, pris possession des lieux et mis un voile brumeux et grisâtre sur la beauté époustouflante du paysage faite jadis d’une suite de hauteurs densément boisées au nord, aux pieds desquelles prend naissance une vaste dépression steppique labourée par plusieurs cours d’eau dont le principal qui longe la ville, à présent noirci et dégageant une pestilence insoutenable en période de grande chaleur, coule à 50 mètres au bas du « volcan » et se jette, à quelques kilomètres plus loin, dans le barrage de Taksebt. Les eaux de ruissellement entrant ainsi en contact avec les déchets, renferment de l’ammonium à des taux dépassant l’entendement. Entre la fumée qui couvre régulièrement sur la ville et les eaux usées qui se déversent directement dans sa rivière, l’étau enserre, chaque jour un peu plus, les habitants de la ville des Ouadhias dont la santé s’en trouve réellement menacée, à en croire des observations anodines émises par une équipe médicale locale.

Inquiets suite à ces premières manifestations des incidences sur la santé publique et la dégradation de l’environnement mettant en cause la décharge et la combustion qui s’y produit, les citoyens sont sortis de leurs gonds à maintes reprises pour poser avec acuité le problème de leur décharge. Une prise de conscience collective a en effet vu le jour depuis le début des années 90. Les citoyens ont alors mené des actions de contestation demandant la suppression immédiate de ce dépotoir.
Plusieurs rassemblements regroupant principalement les habitants riverains ont eu lieu suite aux multitudes de correspondances et autres pétitions adressées à tous les niveaux des autorités. En 1994, une année après « l’apocalypse » ; cet incendie meurtrier et ravageur parti de la décharge et qui marquera à jamais les mémoires, un coup de force fut tenté par les citoyens qui ont dressé un « barrage humain », fermant la route et empêchant les tracteurs de transférer les déchets vers le « cratère ». C’était compter sans le mépris des autorités qui s’étaient pressées sur les lieux, escortées par des gendarmes et usant de menaces et d’intimidations en procédant, comme au temps des années de plomb, à la convocation de quelques meneurs au niveau de la brigade locale. De guerre lasse, la contesta a fini par cesser.

L’apocalypse 1993

Au-delà de cet aspect lié à la pollution par l’incinération des déchets au niveau de la décharge, les risques d’incendies sont étroitement liés à ce lieu qui constitue une insulte à la raison.

Plus d’une fois, des incendies sont partis de là tant et si bien que le manteau forestier qui était la plus belle parure qui habillait densément le paysage de la région, n’est aujourd’hui qu’une multitude d’arbrisseaux qui se régénèrent incroyablement sous la menace croisée des incendies, des sécheresses récurrentes et de la déforestation massive.

La mémoire collective locale n’effacera pas de sitôt le traumatisme causé à l’environnement et à la population par l’incendie apocalyptique qui s’était déclaré dans les alentours boisés de la décharge municipale pour se propager très vite, à la faveur de la canicule qui a marquée cet été de l’an de grâce 1993, à travers tous les villages environnants, atteignant At Mahmoud dans la daïra d’At Douala, dévorant sur son passage la totalité de la surface boisée qui sépare les deux localités. Des pertes en vie humaine avaient été enregistrées dans plusieurs villages.

Dans le pays des « miracles », ainsi en va-t-il de notre décharge publique, où l’on continue de brûler nos détritus variés et avariés à l’instar des centaines, voir des milliers d’autres à travers la Kabylie, ne menaçant finalement que le petit peuple ; la responsabilité étant un vain mot dans un système où l’impunité est érigée en mode de gouvernance.

Responsabilité et problématique du foncier

Sans aucun doute, la prolifération des décharges publiques autorisées ou dites « non autorisées » est surtout et avant tout la conséquence directe du peu de considération que porte nos autorités à la question écologique et à la santé des citoyens.

Ce dernier conclut à l’absence d’une volonté politique ainsi qu’au déphasage chronique par rapport aux préoccupations prioritaires de notre ère, qui caractérise le personnel politique dirigeant. Arezki, la cinquantaine, affirme à ce propos :

« Quand on parle ailleurs de développement durable, nos responsables parlent de maintien durable au pouvoir, quand on réfléchit ailleurs à la meilleure manière de sauver la planète en injectant des sommes conséquentes pour sensibiliser au respect et à la protection de la nature, pour développer des technologies nouvelles et propres, pour construire des usines de traitement des déchets… nos gouvernants exhibent ostentatoirement des caisses pleines de dollars du pétrole dont ils ne savent que faire quand ils ne sont pas détournés et/ou dilapidés dans de vaines opérations de prestige. »

Les représentants des comités de village relayés par quelques associations n’ont de cesse, depuis la fin des années 80, de proposer au moins la suppression de la multitude de décharges éparpillées à travers tout le territoire de la localité par la création d’une seule décharge intercommunale. On avance dans ce sillage la difficulté des autorités à dégager une assiette appropriée.

Lors de la visite qu’il avait effectuée aux Ouadhias, en juin 2005, le wali de Tizi Ouzou avait été interpellé par les représentants de ces comités.Retour ligne manuel
Quelques mois plus tard, la direction départementale de l’environnement, avait annoncé un nouveau programme qui prévoyait la création de décharges contrôlées qui regrouperont plusieurs communes à la fois. Le but, selon cette instance, est d’arriver à garantir une meilleure gestion des ordures ménagères. Seulement, et selon toujours la même source, la mise en application de ce programme a été confrontée au problème « insoluble » du choix du site pour cause de la supposée opposition, somme toute légitime, de la population qui souhaite voir ce problème solutionné dans les normes et dans le respect des critères universellement admis, sans être contraintes de choisir entre milles décharges sauvages éparpillées à travers leur territoire et une autre, immense, à proximité de leurs demeures.

Quelles menaces sur la santé des riverains

Des observations émises par une partie du corps médical local qui a requis l’anonymat, révèlent l’apparition de pathologies telles que l’hépatite virale, les allergies, l’asthme bronchique, irritation de la peau… liées de toute vraisemblance à la pollution provoquée par le « volcan » des Ouadhias dont les éruptions explosives à venir sont à craindre. Une étude, considérée comme la plus vaste étude épidémiologique jamais réalisée en France sur l’impact sanitaire de l’incinération, accablante pour l’incinération dans des conditions plus contrôlées (France) effectuée par l’Institut national de veille sanitaire (INVS), a confirmé que les populations vivant à proximité d’incinérateurs d’ordures ménagères sont exposées à un risque accru de cancer.

Une équipe de chercheurs, dont Pierre Piérart, professeur honoraire de l’université Mons-Hainaut, dans une étude intitulée « Les effets de l’incinération des déchets sur la santé », affirme :

« Les dioxines et substances apparentées causent des cancers du foie, du tube digestif et du sang. Elles sont également considérées comme responsables d’affections dermatologiques (acné chlorée), cardio-vasculaires, hépatiques et endocriniennes, ainsi que de troubles du développement des organes sexuels et de la reproduction. Cette dernière propriété pourrait constituer leur principale toxicité puisqu’elles seraient capables de dérégler la fonction des hormones sexuelles. »

Allas Di Tlelli

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