Er le Pamphylien

Le mythe d'Er

Chacun est responsable de sa destinée : c’est ce qui ressort du récit de celui revenu des Enfers : Er le Pamphylien

Quand les âmes furent arrivées, il leur fallut aussitôt se présenter à Lachésis. Et d’abord un hiérophante les rangea en ordre; puis prenant sur les genoux de Lachésis des lots et des modèles de vie, il monta sur une estrade élevée et cria :

« Voici ce que proclame Lachésis, fille de la Nécessité. Âmes éphémères, vous allez commencer une nouvelle carrière et renaître à la condition mortelle. Ce n’est pas un génie qui vous tirera au sort. C’est vous qui allez choisir votre génie. Le premier que le sort aura désigné choisira le premier la vie à laquelle il sera lié par la nécessité. Pour la vertu, elle n’a point de maître; chacun en aura plus ou moins, suivant qu’il l’honorera ou la négligera. Chacun est responsable de son choix. Dieu est innocent. »

A ces mots, il jeta les sorts sur l’assemblée, et chacun ramassa celui qui était tombé près de lui […], et connut alors le rang qui lui était échu pour choisir. Après cela, le même hiérophante étala sur terre devant eux les modèles de vie, dont le nombre surpassait de beaucoup celui des âmes présentes. Il y en avait de toutes sortes : toutes les vies possibles d’animaux et toutes les vies humaines; on y trouvait des tyrannies, les unes durables jusqu’à la mort, les autres interrompues au milieu et finissant par la pauvreté, l’exil, la mendicité; il y avait aussi des vies d’hommes renommés soit pour la beauté de leur corps et de leur visage ou pour leur vigueur et leur force à la lutte, soit pour leur noblesse et les grandes qualités de leurs ancêtres. Il y avait aussi des vies d’hommes obscurs, sous tous ces rapports, et des vies de femmes de la même variété […]. Quant aux autres éléments de notre condition, ils étaient mélangés les uns avec les autres et avec la richesse et la pauvreté, avec la maladie, avec la santé. Il y avait aussi des partages moyens entre ces extrêmes […].

Au moment même où l’hiérophante jetait les sorts, il avait, selon le rapport fait par Er, ajouté ces paroles :

« Même le dernier venu, s’il choisit judicieusement et s’efforce de bien vivre, peut ramasser une condition convenable et bonne. Que le premier choisisse avec attention, et que le dernier ne perde pas courage. »

Er le Pamphylien racontait que, lorsque l’hiérophante eut prononcé ces paroles, celui à qui était échu le premier sort, s’avançant aussitôt, choisit la plus grande tyrannie, et, emporté par l’imprudence et par une avidité gloutonne, il la prit sans avoir examiné soigneusement toutes les conséquences de son choix. Il ne vit pas que son lot le destinait à manger ses propres enfants et à d’autres horreurs; mais quand il l’eut examiné à loisir, il se frappa la poitrine et se lamenta d’avoir ainsi choisi, sans se souvenir des avertissements de l’hiérophante; car, au lieu de s’accuser lui-même de ses maux, il s’en prenait à la fortune, aux démons, à tout, plutôt qu’à lui-même […].

Enfin l’âme d’Ulysse, à qui le hasard avait assigné le dernier rang, s’avança pour choisir; mais soulagé de l’ambition par le souvenir de ses épreuves passées, elle alla cherchant longtemps la vie d’un particulier étranger aux affaires; elle eut quelque peine à en trouver une, qui gisait dans un coin, dédaignée par les autres. En l’apercevant, elle dit qu’elle aurait fait le même choix, si le sort l’eût désignée la première, et s’empressa de la prendre.

Platon, République, X. Les Belles Lettres, éd.)

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