Et si Fadhma N’Sumeur était homosexuelle et polythéiste ?

L’objectif de cet écrit n’est pas simplement de raconter l’histoire de Fadhma N’Sumeur, une étoile azwaw [1] scintillante dans l’univers des « héros » de Jerjer, Bibans… Mais aussi de diriger un nouveau rayon de lumière sur son combat et restituer à son action son véritable sens politique et replacer dans son ordre naturel l’objectif principal : l’indépendance du pays Azwaw. Et ensuite ébaucher une théorie qui arracheront des cris de scandales, d’indignation aux « orfèvres de l’histoire algérienne ».

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je dirais : quand les goûts du corps deviennent tourments pour l’esprit inhibé par les tabous irrigués par le purisme doctrinaire. Quand la vérité sans « épines » devient un scandale pour une morale désuète. Alors on est en droit de penser : un peuple qui plaide la cause de la liberté ; milite contre les interdits de l’obscurantisme ; lutte contre les vents déchainés de la dictature… pour alléger le fardeau, ce peuple est tenu de s’interroger sur ses mœurs, ses traditions et les réinterpréter à l’aune de son temps et des valeurs progressistes qu’il prône.

Le récit oral sur Fadhma N’Sumeur, dont la notoriété et l’impact sur la société kabyle est, au même titre que les récits sur les personnages mythiques des peuples du monde, est indéniablement un compromis entre la légende et l’histoire. Une combinaison entre les faits réels, concrets et le mythe qui accompagne toujours l’histoire des légendes.

La divergence, l’éparpillement des écrits sources ne rendent pas handicapante l’écriture de l’histoire de cette figure importante du pays Azwaw [2] libre et indépendant depuis des siècles.

Ce ne sont pas non plus les efforts péjoratifs de l’adversaire qui s’expriment dans un lexique dépréciatif aux forces azwaw, hostiles à la colonisation de leur terre, mélioratif à l’armée française qui sont offensants. Les écrits s’imbriquent dans le contexte qui consiste à démontrer l’efficacité des principes de la France. Ils s’inscrivent dans une perspective de réduction de l’adversaire et consistent à rehausser la puissance, la suprématie intellectuelle, scientifique … de la France pour justifier son intervention en terre Azwaw et réduire l’envergure de Fadhma n’Sumeur en dévalorisant la nature de ses compagnons d’arme et son peuple. Rien de nouveau sous le ciel de l’humanité, effectivement tel est le discours de tous les conquérants.

Ce sont bel et bien les travaux « scientifiques » sur son histoire accomplie depuis « l’in-dépendance » qui pervertissent les raisons et l’objectif de son engagement par un prosélytisme musulman offensif des narrateurs et les raccourcis fulgurants qui interpellent. C’est en assujettissant son histoire à une « nation algérienne » qui n’existait pas encore qui interroge. D’ailleurs existe-t-elle véritablement cette nation algérienne ? J’en doute fort, en effet, il y a des nations sous contrôle pour ne pas dire colonisation d’un fantôme nommé Algérie qu’un pouvoir autoritaire arabe musulman manipule.

Le défunt Tahar Oussedik écrit dans son livre intitulé L’la Fat’ma N’Soumeur

« Et, c’est ainsi qu’en 1852, elle fit cette révélation surprenante pour l’époque : la nuit quand je m’étends pour me reposer, mon sommeil est traversé de visions effrayantes. Au milieu d’un épais brouillard, je distingue une nuée de guerriers farouches et bien armés. Ils se dirigent vers nous en traînant derrière eux un matériel important et meurtrier. Ils s’avancent résolus à nous réduire en esclavage. Nous devons nous préparer à la guerre et leur barrer la route de notre nation avant qu’il ne soit trop tard. Parcourez les tribus, invitez les habitants à s’unir et à se mettre en état de résister à l’invasion. Pour nos biens, pour nos champs, pour nos foyers, notre bonheur, pour notre patrie, nous devons consentir le sacrifice suprême. Partez ! Soyez diligents, car le temps presse.

Où est le mystique, le religieux ou le surprenant, pour l’époque, dans ces propos ? C’est-à-dire 22 ans après la prise d’Alger par le général de Bourmont !!! Les Izwawen (Kabyles) étaient-ils un reliquat du monde primitif, retranché dans leur montagne et déconnecté du reste du monde ? Thèse insoutenable, en effet à l’époque le pays Azwaw ne s’arrêtait-il pas aux portes d’Alger, ville majoritairement kabyle ? N’ont-ils pas participé à la défense d’Alger, ville massivement peuplée par ces mêmes Izwawen. Ne se sont-ils pas retrouvés, après la « capitulation » de l’occupant turc, seuls face à l’armada française ?

Voici quelques renseignements fourni par le Dey Hussein pacha au général de Bourmont, sur le caractère des diverses peuples qui habitent la régence, et sur la foi que l’on pouvait avoir en leurs promesses.

« Débarrassez-vous le plus tôt possible, lui dit-il, des janissaires turcs : accoutumés à commander, ils ne consentiront jamais à vivre dans l’ordre et la soumission. Les Maures sont timides, vous les gouvernerez sans peine ; mais n’accordez point une entière confiance à leurs discours. Les juifs qui se sont établis dans ce pays sont encore plus lâches et plus corrompus que ceux de Constantinople ; employez-les, parce qu’ils sont très intelligents dans les affaires fiscales et de commerce ; mais ne les perdez jamais de vue ; tenez toujours le glaive suspendu sur leurs têtes. Quant aux Arabes nomades, ils ne sont pas à craindre : les bons traitements les attachent et les rendent dociles et dévoués ; des persécutions les aliéneraient promptement ; ils s’éloigneraient avec leurs troupeaux sur les plus hautes montagnes, ou bien ils passeraient dans les états de Tunis. Pour ce qui est des Kabyles, ils n’ont jamais aimé les étrangers : ils se détestent entre eux ; évitez une guerre générale contre cette population guerrière et nombreuse, vous n’en tireriez aucun avantage. Adoptez à leur égard le plan constamment suivi par les deys d’Alger, divisez-les, et profitez de leurs querelles. Quant aux gouverneurs des trois provinces, ce serait de votre part, une bien grande imprudence que de les conserver : comme Turcs et comme mahométans, ils ne pourront que vous haïr. Je vous recommande surtout de vous tenir en garde contre Mustapha-bou-Mezrag, bey de Titery : c’est un fourbe ; il viendra s’offrir, il vous promettra d’être fidèle, mais il vous trahira à la première occasion. J’avais résolu depuis quelque temps de lui faire trancher la tête ; votre arrivée l’a sauvé de ma colère. Le bey de Constantine est moins perfide et moins dangereux : habile financier, il rançonnait très bien les peuples de sa province, et payait ses tributs avec exactitude ; mais il est sans courage et sans caractère ; des hommes de cette trempe ne peuvent pas convenir dans des circonstances difficiles, je viens d’en faire la triste expérience. Le bey d’Oran est un honnête homme, sa conduite est vertueuse, sa parole est sacrée ; mais, mahométan rigide, il ne consentira pas à vous servir ; il est aimé dans sa province, votre intérêt exige que vous l’éloigniez du pays. »

Rappelons que le dey Hussein fut généreusement traité par le vainqueur et est reparti librement et chargé de tous ses trésors curieux cadeau du nouveau maitre de la Numidie n’est ce pas ? Peut être est-ce, une récompense pour sa précieuse collaboration ? Il fut conduit par la marine française avec sa suite jusqu’à Naples, séjourna de 1830 à 1833 dans la ville italienne de Livourne. Visita Paris. Ensuite, il s’installa définitivement à Alexandrie à partir de 1833 jusqu’à 1838 date de sa mort à l’âge de 73 ans.

Je ne crois ni à la dette de blé (7 millions) que la France refusa de payer à l’empire Ottoman encore moins à la « légende de l’éventail ». Je pense qu’il y a eut entente cordiale entre les deux empires au détriment des peuples de l’ancienne Numidie.

Même s’ils sont occultés par l’historiographie coloniale, il est aisé de comprendre les embrayeurs de la guerre, les mobiles de la révolte des Izwawen : le gain et l’indépendance.

L’historiographie coloniale est marquée par des sous-entendus réducteurs où l’insignifiance de la civilisation Azwaw côtoie le néant. Elle a par ailleurs soigneusement évité d’aborder de manière rationnelle et objective les raisons réelles de l’intervention française en terre kabyle. Des raisons expansionnistes, impérialistes et mercantiles. Insistant plutôt sur l »’œuvre civilisationnelle française » qui, comme nous le savons, a accouché d’une Kabylie sous colonisation depuis lors. Une Kabylie dépossédée d’une partie de son territoire et affaiblie par l’arabisation d’un pan important de son peuple. N’en déplaise aux  » hérauts » du « mythe kabyle », d’une France pro-kabyle, la France a eu à l’égard de la Kabylie une attitude des plus négatives. Autrement pourquoi n’aurait-elle pas nommé l’Algérie Numidie ? Pourquoi n’a-elle pas créé des bureaux Kabyles ?

Néanmoins, en dépit de sa volonté d’amoindrir l’action de Fadhma N’Sumeur, l’historiographie coloniale, « ignorant » les réalités profondes du pays colonisé a été contrainte de révéler quelques indices qu’elle n’a pas été en mesure de passer sous silence, ou pour mieux valoriser la supériorité de l’envahisseur. Des indices très utiles aujourd’hui à l’historien.

Heureusement les textes existants, rédigés sous forme de rapports militaires, les documents historiographiques fournissent suffisamment de renseignements détaillés, très précis sur les lieux et le déroulement des batailles, les résistants kabyles, leurs familles, et nous donnent un aperçu sur les exactions commises par les militaires français et leurs supplétifs essentiellement issus des rangs de l’ex-armée de l’émir Abdelkader. Le traitre érigé en icône, en héros national, par les intrus qui ont trahis l’esprit de la « révolution algérienne. ».

Les informations concernant le statut social et politique de la « reine » kabyle se recoupent avec les références données dans les récits oraux où la présence du religieux est omniprésente, littéralement étouffante.

Son leadership, une volonté divine ? Ma thèse :

Elle a su contourner les arcanes du dogme musulman et manipuler ce même religieux qu’elle connait, par un subterfuge particulièrement subtil. En effet comme il est de coutume dans le pays Azwaw de cette époque, on veut la marier sans son consentement. Elle fut l’objet de la part de nombreux prétendants, d’insistantes demandes en mariage. Elle refusa d’aliéner sa liberté malgré les conseils et les supplications des siens. En entrant en rébellion contre l’autorité familiale, elle provoqua sa disgrâce. Reléguée au rang de révoltée (tamnafeqt), elle fut astreinte à vivre enfermé, durant une semaine, dans une pièce étroite et sombre. Elle en sort transformée, sa famille accablée de déshonneur affirme : Dieu lui a révélé sa foi. Recouverte du manteau « blanc » de la sainteté, elle peut donner libre cours à ses ambitions, et s’impose progressivement dans le monde misogyne des hommes, jusqu’à en devenir leur chef militaire incontesté.

Après le décès de son père, son frère Tayeb devenu le chef de famille, passa outre la volonté de sa sœur et accepta la demande en mariage de son cousin, Yahia Nath Ikhoulaf du village Askeur. Dès qu’elle se retrouva dans la chambre nuptiale, elle étala son désespoir, se mit à pleurer, à tenir des propos insensés. Son comportement s’aggrava et sa conduite ne tarda pas à prendre une tournure très inquiétante. Elle se griffait, les joues, la poitrine, déchirait ses robes et brisait tout objet qui lui tombait sous la main. Elle refusait de s’alimenter et faiblissait à vue d’œil. Après un mois de mariage comme le prescrit la loi coutumière, un mariage qui ne fut pas consumé, son jeune frère Chérif alla la ramener au bercail. En guise de vengeance, son mari ne consentit à aucun moment à lui accorder le divorce. Ainsi, elle ne se remaria jamais : son vœu sera exaucé.

Là où bon nombre d’observateurs voient une existence entièrement tournée vers la méditation, la pratique stricte de la religion dominante. Son action inspirée par la foi au dieu musulman. Je vois une femme désespérée ; une femme qui n’était pas attirée par le sexe opposé. Je vois une femme totalement opposée au dogme religieux de sa tribu qu’elle a manipulé avec une ingéniosité propre aux personnes éclairées. Elle était plutôt polythéiste, n’oublions pas que les anciennes croyances Azwaw n’avaient pas encore totalement disparu en son époque. L’œuvre de Léo Frobenius (Contes kabyles) nous renseigne suffisamment sur le sujet. Cependant pouvait-elle l’admettre publiquement ou même au sein du cercle fermé de la famille ? La réponse est donnée par toutes les femmes contraintes, en 2011, à porter le voile, la burqa : symbole de la régression. Ce sont aussi les actes qui visent les femmes issues d’une famille musulmane qui affichent leurs rejets de la religion et sont, de nos jours, et ce, au cœur même de l’Occident, aspergées d’essence avant que la main intolérante craque une allumette.

Renonçant aux « joies » de la vie que lui interdit la religion, la fière et indomptable guerrière kabyle s’est lancée dans la lutte contre l’invasion française. Elle s’est battue farouchement pour défendre un bien cher entre tous : l’indépendance de sa patrie, la Kabylie. Elle affronta avec courage et détermination, l’armée française de 1852 à 1857.

Au cours de la trêve observée pendant deux ans, de 1854 à 1856, sous son autorité la Kabylie prit l’allure d’une véritable fourmilière affairée. Le ravitaillement fut régulièrement assuré tous les travaux de défense de villages menés et réalisés sans interruption. La « Reine » réunit les guerriers et guerrières et leur dit :

le peuple, blessé et fatigué, songe à cesser la lutte, à se soumettre et courber l’échine. Nous ne pouvons demeurer les yeux fermer devant le danger qui nous guette, nous attend et s’accroît chaque jour davantage car le temps travaille pour les français. Ils reçoivent sans cesse des renforts en hommes et du matériel et lorsqu’ils se sentiront puissants, ils nous attaqueront, soyez-en sûrs. Ils se sont imposés chez nous par les armes, nous devons les renvoyer chez eux par les armes.

En effet lorsque le Maréchal Randon estima que son armée était prête pour une nouvelle campagne, il lui fait prendre la direction de Jerjer, il opta pour une progression qui devait le mener en droite ligne à Ath Yirathen. Il fit siennes les idées de Bugeaud concernant la guerre de conquête de l’Algérie « Étaler la force pour n’avoir pas à s’en servir » et « ne jamais hésiter et frapper sévèrement à chaque occasion afin d’impressionner les imaginations »

Le 24 mai 1857, l’infanterie de zouaves, constituée en avant-garde se mit en route, suivait a courte distance par une impressionnante artillerie, tandis que la cavalerie fermait la marche. Une armée qui massacra littéralement la nation kabyle. La suite accoucha d’une Algérie arabe et une Kabylie subissant une deuxième colonisation.

Le sort réservé par l’Algérie in-dépendante à cette héroïne Azwaw n’est point fortuit. Il s’encadre dans la volonté du pouvoir ségrégationniste de déconnecter le pays Azwaw de son histoire. Dans une perspective de récupération et de noyautage des revendications d’émancipation du peuple Azwaw. Il a fallu attendre le 8 mars 1995 pour voir ses ossement rapatriés à El-Alia dans l’indifférence générale. 1863-1995. Détail révélateur : il a fallu 132 ans pour que Fadhma n’Sumeur ait sa place au Carré des martyrs et entrer dans le livre de l’histoire d’une Nation pour laquelle elle n’a point versé son sang. D’une nation qui œuvre à la destruction de l’identité du peuple Azwaw…

Je pense à toutes les femmes homosexuelles de Kabylie qui sont forcées de se marier et de taire leurs attirances sexuelles.

Firmus T.

Notes

[1(kabyle)

[2(Kabylie)

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