Un été à Tigzirt

Promenades le long de la future côte d’Azul

Pont de Bougie/Tigzirt : 40 km de virages, route parfaite, circulation quasi ininterrompue. Le rocher de Makouda, en bec d’aigle, orphelin d’alpinistes. Passé le col d’Agouni Gueghrane, une forêt de chênes-liège, en bas, à gauche, le gros bourg d’Azrou Bwar, surarmé en autodéfense contre les terros. Une source pérenne jaillie au pied d’un immense rocher, sous le bâton de quel Moïse ?

Panneau Halte Police oublié au milieu de la chaussée à l’entrée de Tigzirt, ce petit port de plaisance sans plaisanciers. Dans quelques décennies, peut-être, si Dieu et le ministère du Tourisme le veulent ?

Traversée de Tigzirt : serrez fort vos ceintures ! Chaussée gondolée, défoncée tout du long. Multiples dos d’ânes assassins d’amortisseurs. Pleines comme des œufs de produits venus de Taïwan, de Turquie, voire d’Algérie, les supérettes se disputent une clientèle d’émigrés en « facances » et d’indigènes au teint pâle de sédentaires.
Le patron d’une supérette m’a passé chez lui une vidéo d’une des nuits d’insurrection du printemps noir. Foule déchaînée, fumée, lueurs d’incendie, cris « Pouvoir assassin ! »

Pour la plupart, les automobiles viennent du 75, du 93, du 13 ou du 69 mais les sud-coréennes se sont infiltrées dans le paysage automobile kabyle.

Des volées de gracieuses émigrettes en jean ou jupettes croisent des jeunes qui font semblant de ne pas les voir. Très peu d’enfoulardées. Derrière le comptoir d’une librairie, le sourire d’une jeune femme. Les bouchers s’ennuient derrière leur comptoir. Ventre rebondi des pastèques et or mat des melons sur les étals des légumiers. Très peu de figues fraîches (on n’a pas commencé à en importer), des raisins malingres. Les boulangeries ne connaissent plus les pénuries de pain de l’ère « socialiste. »

Pas un seul mendiant. De la misère sans doute mais pudique. Pas de marchands de cigarettes à l’unité. Pas de hittistes. Pas de parcmètres vivants ni de pacotille étalée sur les trottoirs. Les cafés semblent interdits aux femmes ou alors ignorent-elles la soif ?

La ville a pris d’assaut les pentes. Multitude de maisons austères. Pas de bidonvilles. Hors du centre, des épiceries, comme seul équipement collectif.
On construit beaucoup à Tigzirt si on est très riche, surtout en euros. Le prix des matériaux a centuplé par rapport à l’époque du Tout Etat. La journée de maçon est accessible (1.000 dinars soit, pour les émigrés, dix euros).
Tigzirt s’est étendue aussi vers l’est en d’immenses villas particulières abritées derrière d’infranchissables murs.

Entre Tigzirt et le cap Tedlès, un pan de chaussée effondré attend patiemment les réparateurs. Le cap ? Un animal préhistorique au mufle géant rafraîchi dans l’indigo de la mer. Entre le cap et Sidi-Khaled, des sachets poubelles entassés en plusieurs piles sur une centaine de mètres ornent le paysage en attendant les prochaines élections communales. Modus vivendi : les chats le jour, la nuit les rats en meutes.

Plus loin, un hôtel de cinq étages à l’enseigne « Alimentation générale Vins et liqueur » propose des studios sous-équipés à 2.000 dinars la nuit (20 euros.) On peut y prendre une douche en dehors de ces heures de coupure d’eau qui surviennent dès qu’on a fini de se savonner.

A intervalles espacés, des hôtels frangés d’autos. Des hôtels de passe, dit-on. Je ne peux rien affirmer.

Alliance de mer, ciel et montagne. Rochers aux aspects de forteresses. Blanche au réveil, la mer verdit puis bleuit à mesure de la montée du soleil avant de scintiller en allées d’argent puis de virer au violet. Ses couleurs déclinent avec le soleil pour atteindre le bleu pâle du soir. Se hâter d’aller contempler le ciel, il n’est pas encore pollué.

Six heures du matin. Air frais. Sur mon vélo de course acheté en Belgique (ici aussi insolite qu’un OVNI) je m’élance. Légère descente. La rambarde d’un pont a été démolie par une voiture ivre. Je m’arrête. Des cannettes de bière ont dévalé la pente. Sous le pont, le ruisseau pue de sachets d’ordures. Comme fertilisées par les immondices, des broussailles conquérantes forment un fouillis épais. Plus loin, un chien me poursuit à voix rauque. Ici, la mode n’est pas encore au toutou d’appartement, au chien-chien à sa mémère. Efflanqués, ils errent au bord des routes, parfois souillent de leurs boyaux la chaussée. L’autre jour, du côté d’Azazga, l’un d’eux, mordu par un chacal enragé, a partagé son bacille avec un jeune garçon qui en est mort. Alors les autorités ont décrété l’abattage des chiens errants. Brigitte Bardot, n’en a rien su ; on a évité l’incident diplomatique.

Tout le long de la route, une haie d’inules vigoureux défie la sécheresse de l’été. Je préfère le nom kabyle de cette plante, amagramane (à la rencontre de l’eau.) Mais d’eau, point.

L’épais tapis de broussailles descend jusqu’au rivage. Des blancheurs d’écume ourlent des criques de gros galets. Comme un peu partout sur les côtes algériennes, un panneau signale l’accès à une Plage Familiale. A croire la mer interdite aux célibataires. Parking payant, 5 dinars, en gros 50 centimes d’euros.

Entre Tigzirt et Azefoun, une carrière de pierre à bâtir. Route arrachée sur un bon kilomètre. Dès l’aube, des camions poussifs charrient de gros cubes irréguliers de pierre, de quoi fabriquer de nouvelles ruines romaines.

Sur 20 km, j’ai vu chaque matin le même troupeau de chèvres aiguiser leurs dents aux broussailles odorantes de lentisques, de ronces et de genêts épineux. A proximité d’une ferme, un troupeau d’une vingtaine de vaches conduites par un berger grisonnant. Poil terne, flanc creux (il s’agit des vaches.) Comme elles occupent le milieu de la chaussée, je mets pied à terre pour les contourner.

Au-dessus de la route, les fourrés montent jusqu’à la ligne d’horizon, coupée par-ci par-là par un hameau. L’éclairage nocturne leur donne l’aspect de guirlandes suspendues plein ciel. Comment y peut-on survivre sans tourisme, sans arboriculture, sans industrie ? Pour quelques années encore, les retraites des émigrés ou les pensions des vrais ou faux anciens moudjahidine.

Si vous aimez les paysages fantastiques, le soleil, la mer, si vous n’êtes pas regardants sur le confort et la propreté, vous pouvez envisager vos vacances 2006 à Tigzirt.

L’été coule comme sable entre les doigts. Le métro parisien attend ses immigrés. Je me surprends à rêver d’une côte kabyle aussi prospère que sa vis-à-vis d’Azur ; d’une Kabylie régénérée, heureuse, dont les libres enfants rêveront d’autre chose que de visas.

Au revoir Tigzirt.

Afalku Iazouzene

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