Comment faire un monde qui tienne debout ?

Le roman ne donne pas les choses, mais leurs signes. Avec ces seuls signes, les mots, qui indiquent dans le vide, comment faire un monde qui tienne debout ? D’où vient que Stavroguine vive ? On aurait tort de croire qu’il tire sa vie de mon imagination les mots font naître des images lorsque nous rêvons sur eux, mais, quand je lis, je ne rêve pas, je déchiffre. Non, je n’imagine pas Stavroguine, je l’attends, j’attends ses actes, la fin de son aventure. Cette matière épaisse que je brasse, quand je lis Les Démons, c’est ma propre attente, c’est mon temps. Car un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches, ou alors une grande forme en mouvement : la lecture. Ce mouvement, le romancier le capte, le guide, l’infléchit, il en fait la substance de ses personnages ; un roman, suite de lectures, de petites vies parasitaires dont chacune ne dure guère plus qu’une danse, se gonfle et se nourrit avec le temps de ses lecteurs. Mais pour que la durée de mes impatiences, de mes ignorances, se laisse attraper, modeler et présenter enfin à moi comme la chair de ces créatures inventées, il faut que le romancier sache l’attirer dans son piège, il faut qu’il esquisse en creux dans son livre, au moyen des signes dont il dispose, un temps semblable au mien, où l’avenir n’est pas fait. Si je soupçonne que les actions futures du héros sont fixées à l’avance par l’hérédité, les influences sociales ou quelque autre mécanisme, mon temps reflue sur moi ; il ne reste plus que moi, moi qui lis, moi qui dure, en face d’un livre immobile. Voulez-vous que vos personnages vivent ? Faites qu’ils soient libres. Il ne s’agit pas de définir, encore moins d’expliquer (dans un roman les meilleures analyses psychologiques sentent la mort) mais seulement de présenter des passions et des actes imprévisibles. Ce que Rogojine va faire, ni lui ni moi ne le savons ; je sais qu’il va revoir sa maîtresse coupable et pourtant je ne puis deviner s’il se maîtrisera ou si l’excès de sa colère le portera au meurtre : il est libre. Je me glisse en lui et le voilà qui s’attend avec mon attente, il a peur de lui en moi ; il vit.

Les auteurs chrétiens, par la nature de leur croyance, sont le mieux disposés à écrire des romans : l’homme de la religion est libre. L’indulgence suprême des catholiques peut nous irriter, parce qu’ils l’ont apprise : s’ils sont romanciers, elle les sert. Le personnage romanesque et l’homme chrétien, centres d’indétermination, ont des caractères, mais c’est pour y échapper ; libres par-delà leur nature, s’ils cèdent à leur nature, c’est encore par liberté. Ils peuvent se laisser happer par les engrenages psychiques, mais ils ne seront jamais des mécaniques. Il n’est pas jusqu’à la notion chrétienne du péché qui ne corresponde rigoureusement à un principe du genre romanesque. Le chrétien pèche, et le héros de roman doit fauter : il manquerait à sa durée si épaisse l’urgence qui confère à l’œuvre d’art la nécessité, la cruauté, si l’existence de la faute — qu’on ne peut effacer, qu’on doit racheter —, ne révélait au lecteur l’irréversibilité du temps.

Jean-Paul Sartre

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