Fatiha, la premiere victime du lynchage des femmes de Hassi Messaoud *

Il devait être 20 heures lorsque, Fatiha, qui regardait la télévision en somnolant, a entendu le brouhaha d’une foule.

Hassi Messaoud et ses bases pétrolières sont la zone la plus sécurisée d’Algérie. Le terrorisme n’arrivera jamais jusqu’ici, a-t-elle songé ; en jetant un coup d’œil sur le seuil de sa porte.

Nacer, son voisin bagagiste, est sorti lui aussi de chez lui. Soucieux, il lui a lancé :

- Fatiha, on dirait que ça chauffe, on ne sait pas ce qui se trame. Viens te réfugier chez nous, c’est plus sûr.

Cette proposition la tentait mais elle ne la trouvait pas prudente. Et si la police débarquait chez lui à ce moment-là ? se dit-elle. En effet, sous prétexte de veiller aux bonnes mœurs de la société, on embarquait les couples non mariés et on les traduisait en justice. Sur simple dénonciation d’un voisin, des policiers pouvaient se permettre de s’introduire chez vous, et vous emmener s’ils vous jugeaient suspects.

- Sortir menottée devant les voisins, quelle humiliation ! se dit-elle.

Elle a décliné l’offre de Nacer.
Elle a fermé sa porte à clef. S’est allongée de nouveau là, devant la télévision.
(…)

Le bruit de la foule se rapprochait. Fatiha a haussé le son de la télé pour mieux entendre.

A ce moment-là, une voix d’homme a crié à sa fenêtre :

- L’Algéroise est là ! venez, c’est l’Algéroise qui est là !

Elle a bondi ; a aperçu un type qui adressait de grands signes à la foule avec une chemise grise. Prise de panique, elle a fermé en tremblant les volets, à éteint le poste, s’est roulée en boule dans un coin du studio, la respiration coupée.

On n’entendait plus que le bruit du ventilateur.

Puis, des grands coups dans la porte qu’on essayait de défoncer.

D’abord à l’épaule. Puis, avec des barres de fer. La porte tenait bon. Maintenant ; ils s’en prenaient à la fenêtre.

- Avec les barreaux, ils ne pourront jamais entrer, a-t-elle pensé, pour se rassurer.Retour ligne automatique
Mais les barreaux ont été arrachés d’un coup avec le parpaing autour.

- Je dirais au propriétaire que ses barreaux c’est de la merde ; s’est-elle dit à la fois furieuse et tremblante de peur.

Un type a sauté dans la pièce sombre .Il a allumé un briquet. Il a immédiatement aperçu Fatiha, transie d’effroi. Il l’a empoigné violemment par les cheveux.

- Allume la lumière.

- Mon frère, je ne sais plus où est la lumière, est-elle parvenue à prononcer, terrorisée, des sanglots dans la voix.

A tâtons, ils ont cherché l’interrupteur. Fatiha a dû appuyer sur l’interrupteur.

- Alors sale pute, espèce de chienne, t’es bien installée !

- Mon frère, je vis seule. Tu vois bien qu’il n y a personne. Qu’est-ce que je vous ai fait ? J’ai mes papiers. Prends ce que tu veux ! Prenez tout ! j’ai ma paie dans l’armoire. Prends mon or…

On lui a assené un coup de poing dans l’œil.

Sonnée, elle est tombée à genoux.

A ses pieds des sandalettes en cuir rapiécées avec de la ficelle pour lanière.

Il a déchiré son débardeur à l’aide d’un couteau.

D’autres hommes pénétraient par la fenêtre. Elle a imploré Dieu de lui venir en aide.
Il lui a baissé son short et sa culotte jusqu’aux genoux. Dehors ils essayaient toujours de défoncer la porte.

Chaque fois qu’elle hurlait, les hommes à l’extérieur scandaient :

Allahou akbar, Dieu est grand !

Chaque fois qu’un type la frappait, elle se retrouvait sous l’emprise d’un autre qui l’a cognait à son tour pour la précipiter dans les bras du prochain bourreau. Elle titubait, elle tenait de se relever, mais elle se prenait les pieds sur ses chevilles.

Dix .Maintenant, ils étaient dix.

Et, elle titubait toujours, et toujours elle essayait de se relever ; tandis qu’ils continuaient à la frapper et à la manipuler comme une poupée de chiffon. Elle a renoncé à sa pudeur, son short et sa culotte, elle les a elle-même retirer, comme ça ,elle ne perdrait plus l’équilibre.Retour ligne automatique
On lui a arraché sa chaine en or. Et comme ses bagues ne glissaient pas de ses doigts, ils ont commencé à lui brûler la chair. L’un d’eux a sorti un couteau pour couper ses phalanges :

- Mon frère, a-t-elle hurlé, tu n’es pas obligé de me couper les doigts ! crache sur les bagues ou pisse dessus, elles glisseront !

Elle a senti son crachat gluant et puant sur ses doigts brûlés.

Quand la porte a enfin cédé, ils l’ont balancée à l’extérieur, nue comme le jour où sa mère avait accouché d’elle.

- Mon Dieu, sauve-moi !

Mais la sarabande infernale continuait.

Armés de barre de fer, de couteaux, de gourdins, elle ne comptait plus ses agresseurs. Le cercle devenait immense, elle était seule et minuscule au centre de leur regard et de leur haine.

Allahou akbar, et des claques de coups de poing et de coup de pied.

Allahou akbar, projeté vers le ciel, elle s’écrasait sur le sol.

Allahou akbar. Ils la mordaient aux lèvres. La trainaient par les chevilles sur le sol. Ils la mordaient aux seins. La trainaient par les cheveux.

Allahou akbar. L’un d’eux a fait fondre une bouteille d’eau minérale en plastique avec du feux avant de la lui coller sur le dos. Elle a senti sa chair brûler.

Allahou akbar. Et les youyous des femmes.

Il y avait des touffes de cheveux par terre. Il y avait son sang par terre.

Tous les voisins étaient là. Ils ne réagissaient pas.

- Nacer, mon frère, aide-moi !

Malgré les coups qu’il recevait, il tentait de se faufiler à travers les jambes des agresseurs pour se rapprocher d’elle.

- Fatiha, ne crie pas, fais la morte ; Fatiha ! retiens ta respiration. Fais la morte pour qu’ils te lâchent !

Mais comment faire la morte quand des doigts fouillent votre vagin !
Un grand noir avec un bandana rouge l’a jetée sur son épaule et a couru jusqu’au cimetière.

- Ma, Ma ! ne m’abandonne pas !

La porte en fer cassée était un vrai couperet. Il a voulu lui bloquer la tête contre le mur et claquer la porte pour la guillotiner.

- Aujourd’hui, je vais t’égorger toi et ton Dieu ! Elle s’est débattue en hurlant. Elle l’a supplié.

D’autres hommes l’ont rejoint. Ils l’ont reprise. Ils l’ont ramené près de chez elle. En face de la baraque du policier.

Le policier est sorti de chez lui ; il est resté sur le pas de sa porte, à contempler le spectacle.

Le gendarme n’est pas sorti.

Jetée à terre, elle a senti qu’une main entière la violait, lui déchirer l’intérieur. Allahou akbar  ! C’était le grand noir au bandana rouge.

Il a retiré sa main plein de sang ; l’a essuyé sur son visage.

- Tiens, ton honneur ! bouffe-le sale pute !

Elle a regardé l’homme qui a détourné les yeux.

Mourir !

A travers le sang et la poussière, elle a reconnu Samir, le jeune épicier sympathique chez lequel elle faisait ses courses. Ce qu’elle pensait être un hurlement ne fut qu’un chuchotement, à peine perceptible :

- Samir, petit frère, sauve-moi… dit-elle en lui tendant le bras.

Il lui a pris la main. Avec l’autre, il lui a flanqué un coup de couteau entre l’épaule et l’aisselle.

Elle a reconnu le couteau rouge avec lequel il coupait le beurre.

Avec du sable et des dalles de trottoir arrachées, ils l’ont enterrée jusqu’au cou. La tête, ils lui tapaient dessus à coup de pied.

Une voiture de police qui revenait de l’aéroport, intriguée par l’attroupement, s’est approchée. Les hommes ont fui.

- Celle-là, elle aurait mieux fait de rester, a constaté un policier. Il s’est mis à la déterrer tandis qu’un autre lançait une demande de renfort.

Les hommes revenaient.

Les policiers l’ont fait rentrer chez elle pour la mettre à l’abri.

Dans son studio, il ne restait plus rien. Tout, absolument tout avait été vidé.

Ils avaient collé au mur son casier judiciaire, avec une inscription au dessus : « c’est tout ce qu’il restera de ton cadavre. »

Un fil de fer était accroché au lustre du plafond.

Peut-être pour la pendre ?

Un des policiers retira sa veste et la couvrit.

Les agresseurs se rapprochaient trop. Les policiers ont installé Fatiha dans un land Rover. Ils ont démarré en tirant en l’air. La foule s’est dispersée.

- Demandez à Aziz de dire à ma mère que je l’aime et qu’elle me pardonne, est parvenue à prononcer Fatiha avant qu’elle ne ferme les yeux.

Les pompiers l’ont emmenée à la morgue, la pensant décédée.


Note : (*) Extrait de “Laissées pour mortes, le lynchage des femmes de Hassi Messaoud” de Nadia Kaci, Max Milo, Paris 2010.

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