Mouloud Feraoun, homme de cœur et merveilleux conteur

Un texte intéressant sur Mouloud Feraoun qu’il m’est agréable de partager avec vous.

« J’ai peur du Français, du Kabyle, du soldat, du fellagha. Il y a en moi le Français, il y a en moi le Kabyle. Mais j’ai horreur de ceux qui tuent non parce qu’ils peuvent me tuer, mais parce qu’ils ont le courage de tuer ».

L’homme qui a écrit ces lignes, Mouloud Feraoun, ce modéré, ce pacifique, cet enseignant à la bonté rayonnante, épris de justice, au dire de ceux qui l’approchent les tueurs de l’OAS l’ont pris pour cible.

Mouloud Feraoun est né en 1913 à Tizi-Hibel près de Fort- National, à 130 kilomètres d’Alger. […]

L’enfance, l’adolescence du petit Mouloud, l’écrivain la racontera dans le Fils du pauvre : une vie de petit paysan misérable, à qui cependant la chaleur familiale n’a jamais manqué. Gamin, il fréquente l’école du village, construite en 1894 […]. Excellent élève, il obtient à quatorze ans, une bourse qui lui permet d’entrer à l’EPS de Tizi-Ouzou.

En 1932, jeune garçon au corps sec, très brun, de caractère taciturne, il entre à l’École normale, sur les vertes collines de Bouzaréa, au-dessus d’Alger. Il y fait la connaissance d’Emmanuel Roblès […] Entre eux naît une amitié que les ans fortifieront et qui ne se démentira jamais.

« Nous l’aimions tous, rapportera Roblès, évoquant le souvenir de son condisciple. Il ne pratiquait aucun sport tant ses études l’accaparaient. Il pouvait travailler chaque nuit jusqu’à 2 heures et maintenir cet effort grâce à sa robustesse montagnarde. Faute d’argent de poche, Mouloud descendait très peu en ville et occupait ses loisirs à des « lectures utiles » et à des promenades dans les collines. Il savait rire et tout le monde appréciait son humour. »

Nommé instituteur à vingt et un ans, Mouloud Feraoun occupe d’abord un poste à Taourirt-Moussa, face au panorama du Djurdjura. Puis, de mutation en mutation, cet amoureux des montagnes kabyles, qui, dit-il, « ressemblent un peu aux Pyrénées », se rapproche de son village natal. Il connaît ses meilleurs succès d’écrivain alors qu’il dirige le collège de Fort-National.Retour ligne automatique
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Feraoun, qui, depuis son adolescence, tient un journal intime, rêve de faire comprendre au monde l’âme des hommes de ce pays, de ces hommes contraints à s’expatrier et qui pensent que la France est la Terre promise, où ils trouveront ce qu’ils ne peuvent trouver chez eux : de quoi vivre.

Son premier ouvrage, le Fils du pauvre, est une autobiographie romancée. Édité en province ce livre voit son tirage s’enlever en quelques jours. Albert Camus salue ce débutant plein de promesses dont l’ouvrage est couronné, en 1951, par le Grand Prix littéraire de la Ville d’Alger. Son second roman, la Terre et le Sang, est plus ambitieux. Ce ne sont plus des souvenirs d’enfance, mais la vie de tout un village qu’il évoque à travers l’histoire d’un ouvrier revenant au pays natal avec sa jeune femme, après avoir émigré.

La Terre et le Sang, qui obtient le Prix populiste, le classe parmi les meilleurs écrivains algériens. Il aborde ainsi la plupart des thèmes communs à la littérature nord-africaine : la misère, l’émigration, le mariage mixte, le conflit des civilisations. Feraoun sait exprimer les tristesses de l’exil, l’impossibilité pour l’exilé de trouver une place honorable au milieu des étrangers, la désunion des familles, les enfants à l’abandon, les femmes qui se dessèchent sur pied.

Tout cela, il le rend avec une résignation amère. En exergue d’un de ses livres il place cette phrase de Tchékhov :

« Nous travaillerons pour les autres jusqu’à notre vieillesse et quand notre heure viendra, nous mourrons sans murmure et nous dirons dans l’autre monde que nous avons souffert, que nous avons pleuré, que nous avons vécu de longues années d’amertume et Dieu aura pitié de nous… »

Après la Terre et le Sang, les Chemins qui montent. Jours de Kabylie, les Poèmes de Si Mohand sont autant d’œuvres qui témoignent de son plein épanouissement, de la parfaite possession de son art. Son ami Emmanuel Roblès peut alors écrire :

« Comme Lorca avec l’Andalousie, comme Giono avec la Provence, Feraoun a pris appui sur son petit peuple kabyle, mais pour atteindre à l’universel. »


[…]
Cette guerre qui déchire son pays, cette haine dont il se sent entouré, le plongent dans le désarroi, dans la détresse. L’enseignant paisible, attaché à l’humanisme traditionnel de l’Université et qui a cru au rapprochement final par la culture, par la scolarisation, assiste au naufrage de son rêve.

En 1956, un de ses supérieurs européens lui donne l’ordre de participer, en qualité de chef d’établissement scolaire, à la célébration de la prise de Fort-National par les Français, en 1870. Courtoisement comme à son habitude, Feraoun fait savoir publiquement qu’il refuse de s’associer, à titre officiel comme à titre privé, à une manifestation qui ne peut qu’humilier ses compatriotes.

On lui répond tout aussi publiquement que, s’il s’obstine son refus, « on pourrait bientôt retrouver le cadavre de M. le directeur dans un fossé ». Menace qu’il ne s’agit pas de prendre à la légère. Aussi Emmanuel Roblès décide-t-il son ami à quitter Fort-National pour aller s’installer à Alger. Il s’y résout à contrecœur. Il y dirige une école du Clos-Salembier où les brimades ne lui sont pas épargnées. Puis il entre les centres sociaux éducatifs.
[…]
Au début de 1962, il éprouve le sentiment de sa fin prochaine. Il en fait part à ses familiers, à ses proches. Il quitte l’appartement qu’il occupe dans un HLM d’EI-Biar, seul Algérien au milieu d’Européens. Il reçoit des lettres de menace et, en février, il échappe de justesse à une ratonnade réfugiant dans l’arrière-boutique d’un marchand de chaussures… Et puis, le 15 mars, quelques jours avant la signature du cessez-le-feu, cet ennemi de la violence tombe en martyr sous les balles, « comme Lorca à Grenade ».

Pierre-Albert LAMBERT, Historia magazine n° 359, spécial guerre d’Algérie

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