Guerre d’Algérie quelques faits vécus

Novembre 1954

El Kantra. Un hameau de la Grande Kabylie. Inutile de le chercher sur une carte. 320 habitants. Une mosquée sans minaret, juste un olivier centenaire dans la cour. Un islam serein. Tout au long du jour, tout le monde aux champs : figuiers, oliviers, frênes. 700 mètres d’altitude. A l’horizon sud la grandiose barrière du Djurdjura. Les deux-tiers de mortalité infantile. Passé l’âge de cinq ans, on pouvait vivre jusqu’aux cheveux blancs. Pas de famine. Frugalité faute de mieux. A côté, l’école d’Azouza, le gros village d’Abane Ramdane. On la quittait pour le conseil de révision. Des émigrés migrateurs, marchands de tapis dans le quartier des Halles à Paris, de mai à septembre, paysans à El Kantra d’octobre à mai. Tajmât assurait l’harmonie.

Fernane Mokrane fut un militant nationaliste des années 30. Puis il abandonna la lutte. Son frère Hanafi, né en 1924, prend le relais dans les années 40. Un nationaliste ardent, passionné. Maîtrisant les 3 langues, c’est un propagandiste acharné. Au village, il rassemble les ados et leur fait chanter des hymnes nationalistes : Min’ djibalina, Essalam ayidurar et’murtennegh, Ekker amiss umazigh, entre autres. Les anciens se gaussaient de lui : « Vous allez faire sortir la France à coup de gourdins. Vous allez fabriquer des canons avec des troncs de figuiers. » Lamine du village était le plus acharné.

Membre de l’O.S. Hanafi est arrêté par les gendarmes de Fort National en octobre 49 sur dénonciation. Torturé par la Brigade de fer à Tizi Ouzou (supplice de la bouteille) il prend cinq ans de prison.

Saïdi Sadek, un capitaine en retraite, milite au PPA. 6 mois de prison pour atteinte à la souveraineté française.

A la même époque, deux maquisards Krim Belkacem et Amar Ouamrane passent de temps en temps à El Kantra pour se ravitailler. En cachette. Tous deux condamnés à mort par contumace. Je deviens l’agent de liaison de Krim.
Fernane Mohand Arezki (16 ans) leur apporte son aide.

Novembre 54. A El Kantra, surprise totale. La guerre d’Algérie a commencé.

Gendarmes et maquisards réclament les fusils de chasse, 3 ou 4 à peine. Les maquisards sont plus prompts.

A cette époque je suis douanier à Alger. Yacef Saadi sert d’agent de liaison entre Krim Belkacem et moi. A plusieurs reprises, je fais franchir en voiture des barrages militaires sur la route Alger-Tizi à Krim, couvert d’un voile. De temps en temps, un transport d’armes, avec Ouamrane, à destination de Boufarik où nous attend Souidani Boudjema.

A l’occasion d’un passage à El Kantra où j’avais conduit Hadj Ahmed Fatima, une Kabyle de la Casbah qui nous avait tapé des brochures sur l’art de la guérilla, je réponds aux questions angoissées des jeunes : « Oui, cette fois-ci c’est pour de bon ; non les Français n’empoisonneront pas les sources ; oui il y aura bientôt des armes. L’indépendance, il faut l’arracher. On compte sur vous. »

Le 21 juin 1955 ; je suis arrêté à Alger, sur dénonciation, une heure après une mission accomplie auprès d’Abane Ramdane.

Les 3 premiers morts sont des civils exécutés par l’ALN : Lamine du village (un aveugle) et le compagnon qui guidait ses pas. Ensuite un ferblantier qui avait son atelier à Fort National.

Libéré de prison en janvier 1955 après avoir purgé sa peine, Fernane Hanafi prend aussitôt le maquis et participe aux combats ans la région de Makouda. Blessé lors d’un accrochage à Alger, il succombera à ses blessures 3 jours plus tard non sans avoir abattu un policier.

Au village, Zahoua, une mère de famille, est tuée accidentellement lors du nettoyage d’un fusil de chasse.

1956. Un sergent français est tué dans une embuscade près de Fort National. Le lendemain, les Français tirent au hasard sur les habitants d’El Kantra qui revenaient des champs. Ils tuent Frahi Saïd, un tuberculeux et blessent au genou le jeune Fernane Youcel. Ils soigneront le blessé à l’hôpital de Tizi. Une fois guéri, il ira se réfugier à Oran. Le même jour, ils abattent Fernane Lounès menuisier à Fort National, qui se rendait à pied à son travail.

Un jour les soldats trouvent chez Fernane Amar une lettre du beau-père, installé en France et destinée au jeune Hanafi qui avait pris le maquis. Emmené au poste militaire installé dans les locaux de l’école d’Azouza, Fernane Amar est relâché puis abattu d’une rafale dans le dos alors qu’il regagnait le village.
Des soldats emmènent Frahi Ali, 14 ans, pour interrogatoire. Pendant la nuit, ils l’exécutent et, le matin, ordonnent aux parents d’aller enlever la dépouille.

Dénoncés par un habitant d’Aguemoun, le village voisin, deux imseblene âgés de 21 ans (Benhamza Ahcène et Frah Hanafi) sont tués le 21septembre 1957 lors d’un échange de coups de feu avec des soldats qui les encerclaient.

Un Mazari, soupçonné de trahison, meurt pendu à un olivier par les imdjouhads.
Mazari Mouloud, Fernane Aomar et un autre Mazari ont pris le maquis. Ils y ont tous été tués.
Belhout Abdelkader, ancien blessé de la guerre de 39/45 dans les rangs de l’armée française enseigne des rudiments d’arabe aux enfants d’El Kantra. Il apprend que les soldats français approchent et essaie de fuir en boitant. Après des sommations, il est abattu comme à l’exercice.
Le jeune Fernane Khider a été blessé dans la région d’At Hague. Découvert à l’aide de chiens policiers, il refuse de dire son nom. Les soldats le chargent sur un âne et le conduisent d’un village à l’autre pour l’identifier. Ils arrivent à El Kantra. Fernane Fatima, la mère, reconnaît son fils et se met à hurler. Les soldats achèvent le blessé. Ils demandent à la mère de les renseigner sur les imdjouhads. Elle leur répond par un bras d’honneur. Ils l’entraînent au bord d’un ravin et l’abattent à la mitraillette.

Belhout Hocine qui faisait fonction de chef de front est arrêté et exécuté sans jugement.

Tous les hommes valides qui ont pu se réfugier à Alger ou à Paris ont fui le village. Djouher Elhadj, une femme de 50 ans, fait fonction de chef de front.

Une nuit qu’un groupe d’imdjouhads s’était réfugié à El Kantra, les soldats du poste voisin convergent vers le village. Le guetteur lance une fusée. Le groupe s’enfuit. Le lendemain matin, les soldats viennent interroger et frapper les gens du village. Puis ils les dispersent dans les villages d’Azouza et d’Aguemoun.

De tous ceux qui ont pris les armes, un seul survivant : Frah Ali. Il mourra dans un accident e voiture en 1974.

Instauration du cessez-le feu le 19 mars 1962. Un immense soulagement. Le 2 juillet 100% de oui pour l’indépendance. Espoir d’un avenir meilleur. Dans les années 70, un jeune Fernane écope de 6 mois de prison : une perquisition avait fait découvrir chez lui un tee-shirt porteur d’inscription en tifinagh et un livre d’histoire de l’Afrique du Nord.

Voilà les résultats de l’arithmétique macabre :
7 maquisards kabyles morts au combat
2 militants civils exécutés par les Français
5 civils innocents, dont 1 enfant, tués par les Français.
4 civils exécutés par les imdjouhads
1 victime d’accident.

Au total 19 tués dont 9 ont participé à la guerre. Je laisse à chacun le soin de tirer ses conclusions Le jour où tous les témoins écriront la vérité brute sur la guerre telle que l’a vécue leur village ou leur quartier, l’histoire aura fait un grand pas.

Hocine Benhamza

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