Ils ont défié l’Empire romain : Le prince Firmus (I)

Ammien Marcellin, l’historien latin (330-400 apr. J.-C.) auquel nous devons le récit de la révolte de Firmus, était d’origine grecque. La date de sa mort montre qu’il était contemporain des faits qu’il relate. Versé lui-même dans le métier des armes, il a fait partie de plusieurs corps expéditionnaires romains. Intéressé par les Lettres et les événements que Rome, sa patrie d’adoption a vécus, il a écrit l’histoire de l’Empire romain depuis le règne de Nerva jusqu’à la mort de Valens, soit de l’an 96 à l’an 378 de notre ère. (Les phrases et les mots italiques sont extraits du récit d’Ammien Marcellin). Nous vous informons que nous avons apporté quelque modification au texte originale. Par exemple, nous avons considéré préférable d’écrire Maziɣe à la place de Maure et Tamazɣa centrale en lieu de Maurétanie Césarienne. Nous nous excusons auprès de l’auteur.

Nubel, dont il est question dans le récit d’Ammien Marcellin, semble avoir cumulé deux charges. Il était à la fois au service des Romains et « le plus puissant des souverains de Maurétanie ». Il régnait précisément sur la Kabylie antique et indépendante depuis l’aube des temps et sur le littoral de Tamazɣa centrale, le seul territoire de la Kabylie que les Romains ont réussi à occuper. Son appartenance à deux mondes et les privilèges qu’elle a procurés ont été à l’origine de sa position et de cette puissance multiforme de ses descendants qui se donne à lire dans le texte de l’historien grec. L’identité précise de ce roi, de moins en moins hypothétiques en raison de la découverte de diverses inscriptions sur les lieux de son gouvernement est ainsi présentée par S. Gsell, le roi Nubel était certainement chrétien, comme son père et il a probablement exercé « un commandement dans l’armée romaine » ce qui conforte cette idée, c’est le fait que « les princes maziɣe dont le gouvernement utilisait les services devaient être soit des préfets de tribus, soit des officiers supérieurs de troupes régulières ».

Nubel, raconte Ammien Marcellin appartenait à la tribu des Jubales. Selon la carte dressée par J. Desanges, celle-ci se trouvait dans les Bibans et, précise S. Gsell, sa localisation « convient surtout au défilé des portes de fer ». Sa résidence se situerait dans les environs de la ville de Thenia. Ce souverain avait sept enfants, c’est du moins le nombre de ceux qui sont cités par l’historien grec : Firmus, Gildon, Zamma (ou Salmaces), Mascizel, Dius, Mazuca, Cyria.

Pétra, le domaine de Zamma, se trouvait à l’extrémité de la Kabylie. Le château de Nubel, dont Firmus devait hériter, n’était pas loin de la Mitidja et la propriété de Mazuca se trouvait à proximité de Césarée [1]

La princesse Cyria, elle-même, semble avoir habité dans les environs des possessions de son frère. Son offensive contre Théodose se situe, en effet, entre la bataille qui a été livrée aux Musons, dans le mont Ancorarius qui serait dans l’Ouarsenis, et l’occupation du domaine de Mazuca, qui se trouvait dans la vallée du Chélif ou dans les environs de Mazouna, dans le Dahra. L’intervention des auxiliaires Mazices, qui ont délivré le général Théodose du piège dans lequel Cyria l’a enfermé, permettent à S. Gsell de penser que ce domaine n’était pas très éloigné de la région de Miliana.

Cet extraordinaire déploiement économique, politique, militaire et administratif d’une famille maziɣe et chrétienne sur l’ensemble du littoral de Tamazɣa centrale montre l’importance du soutien policier que ses membres ont accordé aux Romains et explique les alliances qui ont été rapidement et facilement conclues avec les chefs des tribus lorsque Firmus a sollicité leur concours.

Le récit d’Ammien Marcellin qui raconte la révolte du prince Firmus qui a eu lieu à la fin du IV siècle de notre ère corrobore l’existence des dynasties maziɣes qui étaient, à des époques différentes, inféodées de l’occupant. Les dynasties maziɣes ont non seulement maintenu la paix entre les Romains et les tribus qu’ils représentaient, en faisant accepter l’impôt et la levée de troupes d’appoint notamment, mais également permis à leurs descendants de servir Rome comme officiers supérieurs ou, comme le montrent certaines figures historiques, d’accéder aux charges civiles et militaires les plus élevées. C’est d’ailleurs dans cette classe sociale riche et instruite à l’école romaine que la romanisation et la christianisation se sont réellement concrétisées. Firmus en est la meilleure expression, car son prénom serait la transcription latine de Firmin et quand il apprit le débarquement de Théodose, il « se hâta de lui écrire », affirme l’historien grec.

Le pouvoir de la royale était héréditaire transmis de mâle en mâle et accordé aux aînés de la famille agnatique. Cette loi n’a pas été respectée après la disparition de Nubel et tout laisse croire que c’est Zamma [2], l’un des derniers garçons de la famille et le favori du comte [3] Romanus que l’héritage a été confié. Son assassinat par son frère aîné Firmus dans un guet-apens, puisque c’est ainsi qu’il faut lire, il « fut tué en trahison » a mis fin à l’usurpation et marqué le début du conflit qui a sa place dans l’histoire de Rome. Certes, Firmus a commis un fratricide qui aurait été puni en conséquence si l’intrigant et conspirateur comte Romanus n’avait pas accablé le meurtrier « de sa créature ». Ce dernier terme indique que Zamma était une marionnette entre les mains du gouverneur militaire par contre Firmus, le véritable et légitime héritier du trône, était moins malléable.

Du point de vue de l’historien, cette révolte de l’an 372 est une sorte de réponse au désespoir. Pourquoi ? Parce que le prince Firmus n’a pas pu faire prévaloir auprès des sénateurs de Rome les arguments qui l’ont poussé au meurtre de son frère. Ces arguments ne sont pas clairement dits par Ammien Marcellin dans le récit de la guerre de Firmus qui se trouve dans le Livre XXIX. Ils ne sont donnés que dans l’esquisse du portrait de l’empereur Valentin qui se lit dans le Livre XXX.

« Cet empereur, écrit l’historien grec, mit fin à la tourmente qui déchirait l’Afrique, lorsque le prince Firmus, excédé de l’avide et insultante oppression de nos chefs militaires, leva l’étendard de la révolte, entraînant avec lui toute l’inquiète population des Maziɣes ». La même explication est donnée par Zozime, dans un passage qui est également consacré à Valentin. L’empereur Valentin, note l’écrivain grec, « fut très exigeant pour la perception des contributions. Il y veilla avec une rigueur accrue et en fit rentrer plus que d’habitude, il en donnait comme prétexte le montant des dépenses militaires ». Les conséquences de cette pressurisation qui s’est accompagnée de son refus « à examiner si les fonctionnaires s’abstenaient de profits illicites », ont été « la haine de ses sujets et le soulèvement en Afrique. Les Maziɣes, « qui ne pouvaient supporter la rapacité de Romanus, lequel exerçait le commandement militaire, offrirent la pourpre à Firmus et le proclamèrent empereur ».

Le soubassement social et économique de l’insurrection, certes, déconnecté de son contexte, est ainsi dévoilé sans détour et par Ammien Marcellin et par Zozime qui, selon le traducteur de son œuvre, affiche pourtant une « discrétion excessive sur les événements d’Afrique ». En dépit de la distance prise par Ammien Marcellin, qui n’affiche une certaine équité, vis-à-vis de Firmus, que pour condamner les influences néfastes qui ont pesé sur la cour de Rome et conduit à l’irréparable, l’ennemi et « il fallait se hâter d’abattre Firmus avant qu’il étendît ses moyens de nuire ». Pour se rendre compte de l’envergure de celui qui prit la tête de l’insurrection, il suffit de noter les éléments suivants :

– L’un est l’envoi de renforts militaires à partir d’Arles. C’est dans cette ville de la Gaule, occupée par les Romains, que se trouvait le maître de la cavalerie Théodose qui était chargé de l’expédition.

– L’autre est la personnalité de Théodose qui avait « un caractère de la trempe des grands généraux ». Lorsque le prince Firmus a été averti de l’arrivée de Théodose à Tamazɣa centrale, écrit l’historien, il s’est « ému de l’importante renommée d’un tel adversaire ».

– Le troisième est la mobilisation de la légion d’Afrique, le seul corps militaire qui était composé de citoyens romains et basé à Lambèse. Les légionnaires ont été appelés à rejoindre Pancharia [4] qui n’était probablement pas éloignée de Sitifis, pour recevoir les encouragements de Théodose.

– Le dernier point est « la réunion au corps expéditionnaire de toutes les forces militaires du pays » à Sitifis en dehors de la IIIe légion Augusta, l’armée romaine était donc composée d’auxiliaires gaulois et maziɣes, c’est-à-dire de fantassins, de cavaliers et d’archers natifs des pays conquis et incorporés dans différentes cohortes. Les auxiliaires mazighes ou numides étaient d’ailleurs des soldats de profession, comme l’a été Tacfarinas.

La Maurétanie sétifienne, dont les principales villes étaient Igilgili (Jijel) et Sitifis (Sétif), a donc constitué la base arrière des troupes qui ont été mobilisées par le général romain Théodose. Afin d’empêcher la propagation du mal, « un système des postes et de gardes avancées » a été mis en place dans ce territoire afin d’isoler de Tamazɣa centrale, le lieu de la révolte et de tous les dangers. Lorsque la guerre a atteint son point culminant, cette préoccupation a encore hanté Théodose qui a envoyé Suggen « placer des garnisons dans les villes de la Maurétanie sétifienne ». En débarquant à Igilgili, ce général savait donc qu’il devait tenir compte de deux adversaires.

– Le premier ennemi est le comte Romanus dont il connaissait les dépassements et qu’il a voulu surprendre puisqu’un grand secret a entouré le départ du corps expéditionnaire d’Arles. Théodose savait donc que ce gouverneur de Tamazɣa centrale n’était pas un modèle de vertu et de justice et sa première action, après la première entrevue non programmée qu’il a dû marquer du sceau de l’amitié, a été l’arrestation de son lieutenant Vincent. Celui-ci affirme Ammien Marcellin, « était notoirement complice de ses spoliations et ses crimes ». À la lumière de cette information, deux faits sont ainsi expliqués. Le comte Romanus a été le protecteur de Zamma parce que celui-ci, s’il avait succédé à son père Nubel, permis à son tuteur de poursuivre ses déprédations et l’élimination de ceux qu’il expropriait et dépossédait. L’envoi de Théodose a donc eu pour premier objectif de délivrer le pays d’une sangsue et c’est en ce sens qu’il a procédé à l’assignation à résidence de « la personne de Romanus et de ses domestiques ».

Le prince Firmus apparaît, de ce fait, comme un redresseur de torts et deux éléments peuvent conforter cette hypothèse. L’un est ce petit paragraphe cité plus haut, qui illustre les faits d’armes de Valentin : « mit fin à la tourmente qui déchirait l’Afrique, lorsque le prince Firmus, excédé de l’avide et insultante oppression de nos chefs militaires, leva l’étendard de la révolte, entraînant avec lui toute l’inquiète population des Maziɣes ». L’autre est l’embrassement de cette Tamazɣa centrale et le soutien populaire qui a été accordé à Firmus.

Gildon, le troisième fils de Nubel, était resté dans la légalité et, en tant qu’officier supérieur de l’armée romaine, il a continué à servir avec fidélité les gouverneurs et les généraux délégués par Rome dans son pays. Ce qui signifie qu’il a participé à la répression de la révolte que son frère Firmus a fomentée.

– Le second ennemi est, bien entendu, le prince Firmus qui a, au préalable, fait son mea-culpa et été guidé par de bons sentiments. Ni la reconnaissance de sa culpabilité, motivée par « l’injustice », explique-t-il, ni le dialogue qu’il a proposé au général romain Théodose n’ont pu, cependant, infléchir le cours des événements. Le déclenchement des hostilités est imputé au prince Firmus qui n’a pas envoyé les otages dans les délais impartis [5]. Les préparatifs effectués par Théodose mettent en évidence le caractère fallacieux de cet argument, car ce général s’était muni d’un plan d’action dès son débarquement à Igilgili. Celui-ci a consisté à rétablir l’ordre en mettant hors d’état de nuire et le comte Romanus et le prince Firmus.

Les obstacles qui risquaient de compromettre ce plan, et qui constituaient la préoccupation du Romain, étaient de diverses natures. Comme le montrent quelques indications contenues dans le récit d’Ammien Marcellin, les opérations ont été décidées à la fin de l’été, lorsque les moissons ont été engrangées dans les silos à grain et que la chaleur était extrême [6] Par « quel moyen mouvoir sur ce sol brûlant des soldats habitués à la température des régions boréales ? » s’est interrogé le général Théodose.

Les Maziɣes ont une stratégie de combat qui leur est propre et qui a toujours désarçonné l’adversaire. « Comment alors joindre de près un ennemi rapide et insaisissable et dont toute la tactique était de surprendre, sans jamais accepter le combat en ligne ? » s’est demandé le général romain. Les soldats ne pouvaient, de plus, aller au combat et dans la discipline sans gratification. Celle qui passe aux yeux d’Ammien Marcellin comme un acte d’une grande générosité et qui a valu à Théodose « une affection sans bornes » de ses troupes a été le pillage des moissons et des « magasins de l’ennemi ».

Cette mesure avait deux avantages. Elle déchargeait d’abord la province de la Maurétanie sétifienne de la substance de l’armée et permettait, en conséquence, aux soldats de faire des économies sur leur propre solde. Elle préservait ensuite les grands propriétaires terriens Romains et Maziɣes acquis à la cause romaine des incursions de la soldatesque. Compte tenu de cette remarque de l’historien qui affirme que Théodose « tint parole, à la grande satisfaction des propriétaires du sol », la mise à sac du territoire des partisans de Firmus a été féroce.

à suivre…

Firmus T.

Notes

[1L’ancienne Cherchell.

[2Ou Salmaces puisque le texte latin comporte les deux orthographes.

[3Le titre de comte était équivalent à celui de gouverneur militaire. Il était la distinction la plus élevée d’Afrique.

[4Le lieu n’a pu être identifié par les spécialistes de géographie antique

[5La politique des otages a de tout temps été pratiquée par les belligérants et, ce quel que soit le pays. Elle était un paravent contre la félonie et une garantie du respect des décisions prises par deux camps ennemis lors de pourparlers. Des otages pouvaient également être échangés en temps de paix par des personnalités militaires ou par des nations afin de pallier toute velléité de trahison

[6Cette saison a, malgré les inconvénients qui sont soulignés par Théodose, toujours été choisie comme début des expéditions militaires. Elle a l’avantage de mettre les troupes romaines à l’abri du besoin alimentaire, les silos de l’ennemi étant alors la cible des pillages

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