Inconstance des hommes

Si vous jouissez de la santé de l’âme, si vous vous jugez digne de vous appartenir enfin, je m’en applaudis. Ce sera pour moi un titre de gloire, de vous avoir tiré de ce gouffre où vous flottiez sans espoir de salut. Mais, ce que je vous demande, ce que je vous prescris, ô Lucilius, c’est d’ouvrir à la philosophie le fond de votre coeur, c’est de prendre pour règle de vos progrès, non pas vos écrits et vos discours, mais la fermeté de votre âme et la diminution de vos désirs. Que les effets viennent à l’appui des promesses. Laissons les déclamateurs ne viser qu’à être applaudis de leur auditoire, à occuper, par la variété ou la volubilité de leurs discours, la jeunesse et les oisifs.

La philosophie apprend à faire, et non pas à parler ; elle exige que chacun vive sous sa loi, que les actions soient en harmonie avec les paroles, que la vie soit uniforme et sans disparate. Le premier devoir du sage, et son caractère distinctif, c’est de mettre ses actions en harmonie avec son langage, c’est de se maintenir partout et toujours d’accord avec lui-même. Qui pourra y parvenir ? Un bien petit nombre, sans doute, mais enfin quelques-uns. La chose est difficile, et je ne dis pas que le sage ira toujours du même pas ; mais il suivra le même chemin. Examinez donc s’il n’y a pas contradiction entre votre demeure et vos vêtements ; si, libéral pour vous-même, vous n’êtes pas avare pour ce qui vous entoure ; si, frugal dans vos repas, vous n’êtes pas somptueux dans vos constructions. Retour ligne automatique
Une fois pour toutes adoptez une règle de conduite, et soumettez-y toute votre vie. Quelquefois on se contraint au dedans ; et au dehors on se met à l’aise, on ne garde plus de mesure : contraste vicieux qui décèle une âme chancelante, et qui ne sait pas encore soutenir son zèle. Quelle est la source de cette inconstance, de ces contradictions perpétuelles entre les conseils de l’homme et ses actions ? La voici : ses volontés n’ont pas de but ; ou, si elles en ont un, il ne le poursuit pas, il le dépasse, s’en détourne et même rétrograde, retombant ainsi dans les erreurs qu’il avait fuies et condamnées.

C’est pourquoi, laissant de côté les vieilles définitions de la sagesse, pour embrasser tout le système de la vie humaine, je m’arrête à celle-ci : Qu’est-ce que la sagesse ? La persévérance dans les désirs et les aversions. Il n’est pas besoin d’y mettre cette restriction, que l’on ne doit désirer que le bien : le bien seul peut constamment fixer nos désirs. Les hommes ne savent ce qu’ils veulent qu’au moment où ils le veulent ; au total, nul n’est décidé d’avance à vouloir ou ne vouloir pas. D’un jour à l’autre, nos opinions varient et se contredisent ; et la plupart regardent la vie comme un jeu de hasard.

Attachez-vous donc à ce que vous avez saisi ; peut-être parviendrez-vous au faîte, ou du moins à un terme que, seul de tous, vous saurez ne l’être pas.

« Mais que deviendra cette foule qui m’environne ? »

Si vous cessez de la nourrir, elle se nourrira elle-même ; et, ce que vous ne pouviez savoir par vous-même, la pauvreté vous l’apprendra ; elle retiendra près de vous vos fidèles amis ; ils s’éloigneront, tous ceux qui étaient moins attachés à vous, qu’à ce qu’ils en espéraient. Eh ! la pauvreté ne mérite-t-elle pas votre affection, ne serait-ce que pour vous avoir appris à connaître vos amis ? Oh ! quand viendra le jour où l’on ne mentira plus en votre honneur ? Que toutes vos pensées, tous vos soins, tous vos désirs, tendent à vivre content de vous-même, et des biens qui naissent de vous ; remettez à la Divinité l’accomplissement de tous vos autres voeux.

Peut-il être une félicité plus à notre portée ? Descendez à un point d’où vous ne puissiez craindre de tomber. Vous trouverez un sujet d’encouragement dans le tribut même de cette lettre, tribut que je vais payer à l’instant. Vous allez m’en vouloir, mais n’importe ; je prends encore Epicure pour mon trésorier : « Croyez-moi, dit-il, vos discours seront plus imposants, si vous les prononcez sur un grabat, et sous les haillons : en cet état, on fait plus que parler, on prouve. » Quant à moi, les paroles de notre Démétrius me font une bien autre impression, depuis que j’ai vu ce philosophe nu et couché sur un lit qui eût fait honte à de la litière ; ce n’est plus à mes yeux l’interprète, c’est le martyr de la vérité.

« Quoi ! dites-vous, n’est-il donc pas permis d’avoir des richesses, alors qu’on les méprise ? » – Oui, sans doute ; et même c’est un esprit supérieur que celui qui, tout surpris de s’en voir entouré, rit de l’empressement qu’elles ont mis à venir, et sait qu’elles lui appartiennent moins parce qu’il en jouit, que parce qu’on le lui a dit. C’est beaucoup, de n’être pas gâté par la contagion de l’opulence ; il y a de la grandeur à rester pauvre au milieu des richesses ; mais le plus sûr encore, c’est de n’en pas avoir. – Ce riche, dites-vous, s’il tombe dans la pauvreté, saura-t-il la soutenir ? – Et moi, je dis avec Épicure : Ce pauvre, s’il tombe dans les richesses, saura-t-il les mépriser ? Dans ces deux états, c’est l’âme qu’il faut examiner ; il faut voir si elle se complaît dans la pauvreté, si elle ne se complaît pas trop dans les richesses.

Autrement, ce sont de bien faibles preuves, qu’un grabat et des haillons, s’il n’est pas évident qu’on s’y est réduit par choix et non par nécessité. Au reste, il est d’une grande âme, de ne pas se jeter dans cet état, comme dans l’état le plus fortuné, mais de s’y préparer comme à un état supportable.

Il est facile à supporter, Lucilius ; il est même agréable, lorsqu’on y entre préparé par de sages méditations, car on y trouve la sécurité qui fait seule le charme de toutes les jouissances. Aussi, je la regarde comme nécessaire, cette pratique dont je vous ai parlé ; pratique suivie par plusieurs grands. hommes, et qui consiste à s’exercer à la pauvreté réelle par une pauvreté simulée ; pratique d’autant plus indispensable, qu’énervés par la mollesse, nous trouvons tout dur et pénible.

Il est bon de réveiller l’âme et de la stimuler, de lui rappeler le peu que la nature assigne à l’homme. Nul n’est riche à sa naissance ; quiconque vient au monde a reçu l’ordre de se contenter de lait et de langes. On commence par là ; on finit par se trouver à l’étroit dans un empire.

Sénèque Lettres à Lucillius, Lettre XX

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