Inhumation du chanteur Rahim : Le reportage qui enterre le professionnalisme et la décence

En guise de couverture de l’enterrement du chanteur Rahim, un reportage diffusé sur la BRTV enterre aussi le professionnalisme et la décence.

Au rythme où vont les choses, je risque de passer vraiment pour le grand grincheux, méchant, aigri et rongé par la jalousie et l’envie pathologique de tout détruire. Comment pourrait-il en être autrement quand on est aussi régulier dans la critique de tant de dépassements et de manquements à l’éthique, à la déontologie, à la transparence et à la vérité. Faudrait-il faire semblant de ne rien voir et laisser faire ? Faudrait-il au contraire jouer au vigile malgré une situation politique, culturelle, sociale… baignant dans le flou et faisant souvent émerger la médiocrité au détriment de l’art et de la compétence qui, se retrouvant sur la marge, doutent même de leur consistance et de leur utilité ? Ne rien voir est certes plus aisé et nous préserve même des injures et de la haine du public qui est finalement épris non pas de la vérité mais du mensonge jouissif. Or, qui ne dit mot consent et cette attitude est d’une lâcheté inexcusable puisqu’elle participe à la consolidation de cette opacité ambiante dont profitent volontiers tous les opportunistes et autres piteux qui doivent leur aura et leur fortune à cette sous-culture qui prend sur les décombres de la Culture savante. Bienheureux les pauvres d’esprit !

Dire et dénoncer la bassesse et la médiocrité est donc la voie de la lucidité que j’ai, jusque là, fait mienne et qui m’aura pourtant attiré, à quelques exceptions près, que rancœurs, anathèmes et menaces. Prévenu, voilà bien longtemps, par le célèbre veritas odium parit [1] de Térence, mon choix est, par conséquent, de continuer, du mieux que je peux, à dénoncer le tsunami nauséabond de la mesquinerie qui avilie l’image de notre culture, celle des hommes et des femmes qui la font et, partant, celle de notre société. Ainsi, j’ai eu à choisir entre le public et la vérité, j’ai choisi sans hésiter la vérité. Allez, la messe est dite, qu’on en parle plus.

Une fois de plus, c’est la BRTV qui, par manque de matière nous-murmure-t-on, semble définitivement engloutie dans un fonctionnement où l’improvisation, dans toutes ses facettes, tient lieu de soubassement. Diffusant n’importe quel produit, plusieurs amateurs sans le moindre savoir-faire en la matière mais souffrant fortement d’un mal de reconnaissance aigu, s’improvisent quotidiennement reporters, cameramen, réalisateurs, scénaristes, acteurs, chanteurs…en se prenant pour des professionnels !

Il n’était pas facile pour nous de dénoncer ce qui s’apparente cette fois-ci au summum de la médiocrité jamais atteint par n’importe quel reportage au monde. Et pour cause, l’occasion qui a servi de trame de fond n’est autre que le décès de Rahim, ce chanteur à la voix de velours et aux intonations chaudes et ruisselantes de tendresse, cet homme généreux, modeste et courtois qui nous avait subitement quitté le 13 février passé suite à un arrêt cardiaque survenu dans la ville de Tizi-Ouzou, à l’âge de 47 ans. Que faire dans ce cas précis où le bon sens aurait voulu que la douleur des proches soit respectée, à la fois, par notre soutien et notre effacement ? Allons-nous passer sous silence des faits d’une telle gravité pour ne pas donner l’occasion aux tenants du statu quo de sortir de leur hibernation pour porter des accusations trop faciles mais qui ont toutes les chances d’émouvoir dans les gîtes comme celle qui consiste à dire que nous profitons même de la mort pour lancer des polémiques ? Or, adopter une telle attitude nous rongerait de remords pour longtemps tant, ce jour là, nous avons eu droit à l’inédit en terme d’improvisation, d’amateurisme et, plus grave encore, d’un seuil jamais atteint en matière d’indécence. C’est aussi, dans une certaine mesure, par respect à la mémoire de Rahim, sur le parcours de qui, nous promettons de revenir ultérieurement, que nous devons réagir pour que de tels comportements cyniques ne se reproduisent plus.

Ainsi et durant la soirée du lundi 8 mars 2010, un navet qui ressemble à un reportage sur la mort et l’enterrement du chanteur Rahim dans son village natal, Imqecren, dans la région des At-Wagnun, est proposé aux téléspectateurs de la BRTV en guise d’hommage à celui-ci. Quoi de plus naturel diront certains. En effet, a priori, rien d’inconvenant tant ce genre d’événement jouit toujours et partout de l’intérêt des médias et du public.

Sauf que, contrairement à la déontologie et à la rigueur du professionnalisme qui, tout en permettant au public de vivre, devant le petit écran, l’événement en question, n’impose pas moins une certaine conduite et des limites à ne jamais franchir en terme de rigueur dans la communication, le traitement de l’information et les règles élémentaires de la convenance si le mot déontologie n’est pas opportun là où n’importe qui peut s’improviser animateur, journaliste, artiste, intellectuel… sans tenir compte des principes de base qui régissent chaque domaine.

Ainsi et à l’instar de la majeure partie des commentateurs de documentaires et de reportages en kabyle, diffusés principalement par la BRTV et Beur TV, l’animatrice de ce document qui, tantôt se décline sous la désignation d’hommage, tantôt sous celle de reportage, souffrant vraisemblablement d’un mal de reconnaissance aigu, est sans discontinuer devant l’objectif de la caméra. C’est à croire que la voix off ne suffisait pas à un reportage qui, en principe, devrait montrer beaucoup plus des images ayant trait à la thématique proposée que le visage ou la silhouette de la commentatrice.

Outre cette omniprésence de l’animatrice à l’écran, la patience du téléspectateur aura été mise à rude épreuve par des discours interminables, sans style ni recherche esthétique, tant l’improvisation se décline dans toute sa laideur. Aucune préparation au préalable, juste des mots et des phrases sans consistance, toujours les mêmes, languissants, ressassés à satiété dans une langue kabyle pauvre et déclinés dans un bégaiement à faire pouffer sous cape à l’ENTV considérée, pourtant, comme le bastion du ravaudage.

Aussi, des bourdes et autres niaiseries ont coulé à flot ce soir là à tel point que, les noter toutes, reviendrait à ne pas s’arrêter d’écrire. En voici un petit florilège :

« Γas d tacemmuεt yexsin, maεna mazal-itt tecεel » [2]

« Il est encore jeune, en principe, c’est sa mère qui devrait mourir » (Dixit la chanteuse Yasmina)

«  Tanemmirt i leqvayel i d-yuṛganizin lmut agi » [3]. Dixit la chanteuse Yasmina.

Avant la levée du corps, l’animatrice jamais hors du cadre de l’objectif, procéda, toujours dans un kabyle qui laisse à désirer, itératif et fastidieux, au recueillement des témoignages qui se voulaient « artistiques ». Ainsi, une longue procession de personnes frappées de l’indication de « chanteur », de « poète » ou d’« artiste », presque toutes inconnues du grand public, hormis Yasmina, Saïd Freha et Allaoua, ont eu droit au micro de la BRTV pour présenter les traditionnelles condoléances à la famille. Il faut dire que Yasmina, partenaire de Rahim dans l’une de ses plus belles chansons, « yya ad am-inniɣ » [4] en l’occurrence, aura volé la vedette à tous les autres. Alors que le corps de Rahim était encore parmi les siens, dans la demeure familiale, celle-ci trouva quand même la force de chantonner à plusieurs reprises et même à psalmodier un chant religieux au refrain de « la illah ila llah, Mohamed Rassoul llah » [5].

Jusque-là, des circonstances atténuantes peuvent être trouvées au vu de la jeunesse de « l’animatrice ». Mais, last but not least, le Rubicon avait été franchi lorsque, la caméra, avec le visage ubiquiste de l’animatrice, eut l’audace de pénétrer à l’intérieur de la pièce où gisait encore la dépouille de Rahim entouré de ses proches, de sa vieille mère, de ses enfants… en larmes. L’impudeur et l’amateurisme n’ayant plus de limites, l’animatrice se permettait-elle d’imposer son microphone à cette mère sous le choc, à ce frère déchiré et à ces proches tous en pleurs entourant le corps inerte de l’être cher, pour répondre à la question insolente et désobligeante qu’est :

« Que peux-tu dire sur la disparition de ton fils et quelles étaient les dernières paroles échangées avec lui ? ».

A cet instant précis du reportage, nous avions cru que dès lors que le summum de l’indécence étant obtenu, il ne restait plus rien à craindre. Que nenni ! La douleur de la famille du chanteur aura été violée et affichée dans sa moindre expression au public et au mépris des règles les plus élémentaires de la bienséance et du respect quand la caméra adoptée ce soir-là par la BRTV, charcuta la déchirure de l’innocence en ramenant les deux enfants de Rahim, Tafat, à peine 5 ans et Massi, un peu plus âgé, pour leur demander de s’exprimer sur la mort de leur papa qui, faut-il le rappeler, se trouvait encore à ce moment là, allongé dans son linceul à l’intérieur de sa demeure natale. Tafat, le regard perdu, lâcha « je t’aime papa » alors que Massi, éclata en larmes avant même de prononcer le moindre mot.

Peut-on se permettre de réaliser un reportage en allant violer l’intimité d’une famille dans un moment de déchirure et de deuil ? Peut-on exploiter la douleur extrême des gens pour produire un documentaire de cette nature et le diffuser sur une chaîne qui se veut communautaire ? N’aurait-il pas été plus décent de s’en tenir à la couverture de l’événement dans ce qu’il a d’extérieur et de public, notamment le jour de l’enterrement et de remettre à plus tard les témoignages des proches qui ont besoin de faire leur deuil dans la dignité et l’intimité familiale ?

En tout état de cause, ce reportage diffusé sur la BRTV, aura incontestablement atteint le plus haut point de l’indécence et de l’amateurisme en ce huit mars 2010. La fin du reportage, avec toujours cette animatrice qui continue de reproduire la même phraséologie en pleurant cette fois-ci pour, parait-il, émouvoir dans les chaumières, et, comble de la médiocrité, en récitant le Coran sur la tombe de Rahim, n’est pas en reste. Le sensationnel sans l’art et la manière ainsi que la démesure auront donc triomphé au détriment de la douleur et du talent incontestable de Rahim qui, malgré sa modestie et sa retenue, aura marqué toute une génération par sa sensibilité à fleur de peau et la chaleur qui se dégageait de sa voix de velours.

En ce huit mars 2010, la BRTV , eu égard à quelques exceptions, a permit à des médiocres d’ensevelir le professionnalisme et la décence et désormais, n’en soyez plus offusqués, l’infect y est banalisé.

Repose en paix Rahim. Tu nous manqueras.

Allas Di Tlelli

Notes

[1La franchise engendre la haine

[2(Même si c’est une bougie éteinte, elle demeure allumée)

[3(Merci aux Kabyles qui ont organisé cette mort)

[4(Viens que je te dise)

[5(il n’y a de Dieu qu’Allah, Mohamed est son prophète)

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