JCO : Quand la détermination défie l’indifférence

JUDO aux Ouadhias

Sur le bord de la nationale 30 qui traverse, de bout en bout, la ville des Ouadhias, se plante une basse construction métallique ; vestige de l’ère coloniale et qui sert aujourd’hui de salle de judo pour le club local, le Judo Club Ouadhia (JCO) qui, signalons-le tout de suite, est un club exceptionnel de part sa qualité de creuset de plusieurs champions qui font, depuis quelques années, le bonheur de l’équipe nationale fanion.

Créé en 1998 sur les décombres du club pluridisciplinaire le Djurdjura Club Ouadhia (DCO), le Judo Club Ouadhias (JCO) s’est imposé aussitôt en dominant depuis, le gotha du judo national qui évolue pourtant dans les clubs les plus huppés du pays. Cette extraordinaire percée n’est due qu’à la détermination et à la passion qui animent les membres des staffs technique et dirigeant qui ont su transmettre cette ferveur à leurs disciples pour en faire des champions de niveau international.

Pourtant, cette réputation qui le précède partout, même au-delà des frontières, cache très mal le manque de moyens et autres obstacles qui viennent se greffer et s’entasser jusqu’à menacer la survie même de cette école de formation qui vivote dans des conditions déplorables.

Une salle exiguë qui souffre du manque d’isolation et de système d’aération ; ayant pour seul équipement un tapis de fortune poussiéreux qui expose les athlètes aux risques multiples notamment lors des chutes et autres projections, caractéristiques essentielles du judo ; voilà en tout et pour tout le royaume en haillons de ce célèbre club.

Depuis peu, le JCO a enregistré l’arrivée d’une bouée d’oxygène provenant de la direction de la Jeunesse et des sports (DJS) qui a consenti à mettre à sa disposition la salle du complexe sportif pluridisciplinaire (en chantier). Cette salle offre un minimum de commodités. La pression a du coup, baissé au niveau de l’ancien fief du club qui continu d’abriter les séances d’entraînement des catégories inférieures.

A ce tableau peu reluisant vient s’ajouter la question lancinante et déterminante des finances. En effet et avec un effectif riche de plusieurs centaines d’athlètes ; constituant ainsi un authentique temple, voir un patrimoine national du judo, le JCO inscrit à la fin de chaque exercice, un bilan financier déficitaire ; conséquence directe des maigres subventions allouées par la DJS et l’APW qui sont en disparité totale avec les prévisions budgétaires annuelles du club.

Cette situation se traduit tout naturellement par le phénomène de l’exode des meilleurs athlètes vers les grands clubs d’Alger, ce qui ne manque pas de susciter l’inquiétude des dirigeants du JCO en particulier et de la population ouadhiassienne en générale.

Afin d’illustrer ce fait, les dirigeants nous invitent à une démonstration appuyée par des éléments irréfutables. Un palmarès incroyablement étoffé mais qui présente l’étrange particularité de ne point concerner la catégorie des seniors, démontre à juste titre, que le JCO exerce une domination quasi entière des principales compétitions nationales (championnat et coupe d’Algérie) chez les jeunes catégories, tandis que ces performances disparaissent subitement sur le tableau des récoltes chez la catégorie supérieure.

En effet, avec des moyens dérisoires, ce club ne peut assurer une prise en charge de ses athlètes talentueux qui accèdent aux catégories supérieures. Ces derniers nécessitant des moyens consistants qui cadrent avec leurs ambitions, se retrouvent convoités par les grands clubs algérois tels que le MCA, pour ne citer que le plus opulent.

Résultat, une saignée totale des athlètes les plus compétitifs qui rejoignent ainsi Alger au bout de plusieurs années de travail de formation effréné dans un cabanon colonial perdu au pied du Djurdjura.

Les championnes d’Afrique de l’EN que sont les Mekzine, Latrous, Ouerdane et les autres, sont toutes issues de ce petit temple du judo qu’est le JCO où elles ont enfilé leur premier judogi.

Founes, Feddi, Fettat, Aselah… nouvelles révélations, graines de champions et athlètes hors normes ont longtemps été convoitées par les mêmes clubs avant de les enrôler.

« Que les grands clubs recrutent nos athlètes pour leur offrir les moyens de progresser et d’accéder à la notoriété internationale, cela se comprend. Ce qui ne l’est pas en revanche, c’est le côté ingrat, voir déloyal, de ces enrôlements massifs, phénomène qui se traduit par une déperdition totale de tous les athlètes formés par le JCO au profit de ces clubs riches qui récupèrent le fruit de longues et laborieuses années de travail dans les conditions que l’on sait et cela, sans aucune considération, encore moins une reconnaissance envers notre club qui reste leur principal fournisseur » souligne amèrement un inconditionnel du JCO qui ajoute : « Un pays qui se respecte fera tout pour faire d’un petit club qui a formé l’élite du judo national, une grande école ».

Le JCK, une solution dans sa conception originelle

C’est justement devant ce constat auquel semblent être indifférentes les autorités concernées et en l’absence de la discipline dans l’organigramme du club-phare du Djurdjura qu’est la JSK, que, dirigeants, athlètes et responsables au niveau de la ligue, ont réagi en créant en 2001 le Judo Club de Kabylie (JCK) avec comme objectif assigné, l’urgence d’une prise en charge des meilleurs athlètes de la Kabylie. Cela devait passer inévitablement par la réduction de l’intensité de leur exode massif, principalement vers Alger d’où aucun retour d’ascenseur, pour ainsi dire, n’est daigné par ces colosses du sport algérois en direction de leurs fournisseurs que sont les clubs formateurs qui, pendant ce temps, se vident de leur sève.

Mais comme on pouvait s’y attendre, le JCK a buté, à son tour, sur la sempiternelle problématique du manque de moyens financiers. Faute de financements et d’une réelle prise en charge, ce cadre a fini par sombrer lui aussi dans les abysses de l’insuffisance pour rivaliser avec les clubs qu’il s’était pourtant assigné d’aider à sa création. Dans le même registre, on déplore aussi l’indifférence des entrepreneurs et autres hommes d’affaire de la région qui n’hésitent pourtant pas à aller loin de la Kabylie, pour sponsoriser des clubs moins performants.

L’affaire du dojo [1]

En septembre 2006, l’ambassade du Japon, pays qui a vu naître cet art martial, créé en 1882 par Maître Jigoro Kano, a fait don d’un dojo pour la fédération algérienne avec, tout de même, la condition de le mettre à la disposition du meilleur club formateur algérien de judo.

Une enquête a donc été diligentée par la fédération du judo pour l’attribution du précieux présent gracieusement offert par l’ambassade du Japon. Celle-ci aboutie, sans surprise, à la désignation des Ouadhias pour recevoir le don du pays du soleil levant. Comment serait-il autrement quand on sait que le JCO est élu, depuis 2000, six fois successives, meilleur club du pays.

Une commission fédérale s’est ainsi déplacée sur les lieux afin d’inspecter l’endroit idéal pour son implantation. On affirme qu’une assiette d’une superficie de 1200m2 serait dégagée à cet effet par l’assemblée communale. Ceci pendant que d’autres démarches sont menées ailleurs pour tenter de délocaliser le dojo vers une autre région. Selon la voix officielle du club ouadhiassien, tout porte à croire que ces démarches souterraines sont vouées à l’échec. Elle en veut pour preuve les assurances qu’elle a reçues personnellement du ministère de tutelle mais aussi le sérieux légendaire de la représentation diplomatique du Japon.

Notre visite au club nous a permis en outre de tâter un état d’esprit positif en dépit de tout ce qui vient d’être rapporté. Le JCO continue de séduire et de susciter l’intérêt de la jeunesse et de la population du versant nord-ouest du Djurdjura. Chose extraordinaire qui mérite d’être signalée ; le nombre d’athlètes filles qui surclasse celui de leurs coéquipiers masculins. Cette tendance trouve son explication dans l’émergence foudroyante et retentissante de la championne d’Afrique Mekzine qui s’est imposée en pionnière dans la compétition nationale et internationale. Le rêve est depuis accaparé par toutes les adolescentes de la région qui sont de plus en plus nombreuses à pratiquer la voie de la souplesse devenue aux Ouadhias un véritable phénomène social.

Les garçons ne sont pas en reste et pour preuve, on note l’émergence de beaucoup d’athlètes à l’image de Ladjissi, champion d’Algérie en cadet, Halil vice-champion dans la même catégorie, Hamdane, vice-champion d’Algérie en junior…

Le Lycée sportif de Draria (Alger), établissement de l’élite sportive nationale, renfermait en 2007, 11 athlètes, dont 2 garçons, tous issus du JCO qui ne perd pas de vue les objectifs qu’il s’était assigné, à savoir la contribution à la formation et à l’émergence de l’élite, la performance et les résultats sportifs en individuel et en équipe… Cependant, il n’en est pas moins conscient de l’urgente et sérieuse prise en charge de ses doléances, à défaut de quoi, c’est toute la région de Kabylie qui assistera impuissante, pour des raisons occultes, à l’asthénie de ses meilleurs athlètes, quand ils ne jettent pas carrément l’éponge, et au déclin de l’une de ses disciplines les plus populaires après le football.

C’est également tout le sport en général, déjà en agonie, qui risque de sombrer dangereusement et pour très longtemps dans l’abîme de la contre-performance.

Les autorités, à tous les niveaux de l’Etat, se doivent de s’échiner sérieusement sur le cas de ce joyau du sport, pour lui apporter toute l’attention nécessaire à sa préservation et à son essor. Notre présence sur les plus hautes marches du podium des joutes internationales est à ce prix.

Il est cependant un fait regrettable et qui pourrait s’avérer plus nuisible à ce joyau du judo africain que le manque de moyens dont il souffre, un fait qui soulève des interrogations et de l’inquiétude aussi bien chez un certain nombre d’athlètes que chez leurs parents et les citoyens, fort nombreux, rencontrés dans la ville des Ouadhias et qui se disent fort préoccupés, depuis quelques temps, par une certaine proximité du club avec un certain parti intégriste, le HMS (ex Hamas) pour ne pas le nommer, comme le confirment les dires de certains athlètes qui ont révélé que lors de leurs multiples sorties, notamment à l’ouest du pays, ce sont, fait étrange, les structures de ce parti islamiste qui ont pris en charge l’hébergement de leur équipe. Ainsi et lors de l’émission télévisuelle « Sport – Addal » présentée par le sympathique Lounis Temzi et diffusée le 12 janvier 2009 sur la Berbère Télévision (Brtv), toute la population ouadhassienne a, une fois de plus, déploré la présence, inattendue et injustifiée, sur le plateau de l’émission, d’un imam de la région connu pour être un militant opiniâtre du parti de Nahnah et que rien ne justifie sa présence ce jour là, sur un plateau d’une émission totalement vouée au judo et au JCO. Il serait peut-être utile de préciser que l’actuel président du JCO est un proche cousin du candidat islamiste de la région déconfit aux législatives de mai 2007. Cela dit, il ne s’agit aucunement de remettre en cause le travail ou les compétences du jeune DTS, mais dans une région réfractaire à l’idéologie islamiste, s’acoquiner avec les partisans de cette dernière, c’est hypothéquer la stabilité, voire la pérennité même d’un club que tous les iwadhiyen souhaitent voir aller de l’avant. C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Allas Di Tlelli

Notes

[1En japonais, le dojo désigne le lieu consacré à la pratique des arts martiaux ou à la méditation bouddhiste zen. À la lettre, Do signifie la Voie, dojo le lieu où l’on recherche la Voie.

Sur le plan historique, le dojo était la salle du temple religieux. C’était une grande salle qui servait aussi d’espace pour l’enseignement des arts martiaux et où des règles strictes étaient instituées sous la supervision et le contrôle d’un maître.

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