Je nous souhaite un bel été quand même

A tous ceux qui, comme moi, ne sont pas partis et ne partiront pas, qu’ils soient alités, prisonniers, sans papiers ou sans moyens, je souhaite un bel été quand même. Que toutes les prochaines années de nos vies nous soient propices; qu’elles nous délivrent de nos maux, de nos prisons, de la tyrannie administrative ou de notre pauvreté.

Un jour le bonheur d’un sort favorable nous rendra notre sourire comme, à l’arrivée d’une éclaircie, le bleu du ciel nous rend notre bonne humeur; la joie reviendra rallumer nos yeux et nos cœurs éteints comme le soleil revient rendre aux choses leurs vives couleurs et la splendeur de leurs éclats dérobées par les ténèbres de la nuit. Nulle peine n’a reçu de notre humaine condition le pouvoir de s’acharner éternellement, et la vie finit toujours par apporter sa consolation au plus désespéré de ses êtres.

Pour bien apprécier nos jours de vie exempts de malheurs, il faut, hélas, que notre raison les soupèse dans la main des mauvais jours. Comment chérir la liberté et vouloir la garder si nous n’avons pas goûté à l’amertume de la contrainte carcérale ? Comment jouir pleinement de la santé et tenir à la préserver si la faiblesse et l’incapacité infligées par la maladie ne nous rappelaient pas, de temps à autre, le déplaisir d’être souffrant et alité?
Aujourd’hui vous avez le cœur gros d’avoir reçu la carte postale d’un chanceux indélicat qui vous a rappelé votre village natal ou la plage de vos premières amours ; l’année prochaine, peut être, vous serez tout heureux de lui rendre la politesse. Allongé sur le sable blond d’une belle plage ou attablé à la terrasse d’un café, c’est vous qui écrirez la carte et souhaiterez à son destinataire une prompte guérison ou une rapide libération. Chacun son tour, nous sommes trop nombreux pour que le bonheur s’occupe de nous tous simultanément.

C’est vrai qu’il est cruel de séjourner à l’hôpital pendant que d’autres séjournent dans les stations balnéaires et les divers lieux de villégiature qu’offre le Dieu Soleil aux estivants chanceux. Les peaux hâlées de vos visiteurs vous irritent en soulignant votre pâleur, leurs photos de vacances sont des aiguilles enfoncées dans vos yeux, leur santé revigorée ne vous rassure pas sur la vôtre, leur souhait de vous voir vite rétabli vous inquiète et vous déprime en vous faisant croire qu’ils sont las de perdre leurs belles journées à vous rendre visite. Pourtant un simple regard sur le passé vous montrera ces arrogants, à la forme enviable et à la santé insolente, en malades alités et le souffrant que vous êtes à présent en visiteur narrant sans gêne ses aventures estivales et exposant, devant leurs yeux embués de larmes pudiques et prisonnières, les photos ramenées des endroits paradisiaques de vos vacances. Ainsi va la vie, les jours beaux et féconds succèdent aux jours hideux et stériles. Dans quelques jours ou quelques semaines vous aurez recouvré la santé et, par anticipation, vous pourrez déjà déguster les plaisirs de vos prochains étés. Convoquez la patience au pied de votre lit et programmez avec elle les itinéraires de vos prochaines escapades.

L’emprisonnement est le seul moyen dont dispose la Liberté pour rappeler son inestimable valeur à ceux qui l’ont dépréciée en reléguant sa sauvegarde au dernier rang de leurs préoccupations. Comme l’Amour méprise le goujat et le quitte, la Liberté abandonne le malhonnête, qu’il ait prémédité sa faute ou qu’il l’ait commise par négligence. Cependant, non seulement la Liberté et l’Amour ne tuent jamais l’espoir de les reconquérir mais ils offrent en plus, à leurs déchus retrouvés et réhabilités, le secret de les garder toute la vie. Votre lugubre cellule vous torturera tout cet été. La pluie et le froid qui l’avaient rendue supportable pendant les jours d’hiver n’auguraient pas qu’elle serait autant exécrable en ces jours de beau temps. Vous imaginez les gens heureux déguster des glaces rafraîchissantes, piquer des têtes ou s’éclabousser dans la grande bleue. Votre imagination vous fait entendre leurs rires et vous arrachent quelques larmes. Vous revoyez les films de vos jours de liberté et vous vous attardez un peu sur vos dernières vacances. Elles étaient si belles que leur souvenir vous étrangle de dépit et de tristesse. Vous avez mal et vous regrettez la bêtise qui vous a privé des joies de l’été. Mais, si au lieu de vous apitoyer sur votre sort, vous prenez le temps de compter les encoches gravées sur le mur de votre cachot, vous trouverez que le prochain été vous trouvera libre et heureux. Courage donc !

Vous avez travaillé toute l’année et épargné. Vous avez les moyens de vous payer de belles vacances mais le sésame ouvrant les frontières vous fait défaut. Vous êtes un sans papier. Ce n’est pas encore cette année que votre maman se rassurera en vous serrant aussi fort que le permettent ses bras frêles qui ont bercé votre enfance. Vos amis, admis au séjour légal, sont partis discrètement. Vous entendez déjà leurs excuses et leurs mensonges qu’ils vous serviront à leurs retours. Ils feindront d’avoir épargné à votre sensibilité le mal que vous auraient infligé leur chance de pouvoir partir et leur impatience de revoir les leurs. Quant à vous, vous ferez semblant d’avoir confié les cadeaux, nombreux et encombrants, destinés à votre mère, ou à votre fiancée, à un ami parti par bateau au volant de sa grosse voiture. Cela fait plusieurs années, qu’à chaque été, le même cirque recommence. Si au moins la peur d’être pris partait en vacances elle aussi pour vous laisser assouvir votre désir de visiter le Mont Saint Michel ou la cathédrale de Chartres mais vous savez que votre teint et votre faciès ne vous feront pas fondre dans la masse des touristes nordiques. Seule la régularisation vous libérerait de vos angoisses. Cette saleté de carte de séjour continue de vous bouder. Vous ignorera-t-elle longtemps encore ? Il y a des chances que non. L’année prochaine peut-être, vous étalerez, en bon émigré bien de chez nous que vous êtes, la preuve de votre sérieux et de votre réussite : une belle voiture toute neuve ! Allez, sortez de votre tristesse et pensez aux ballades que vous ferez, aux baisers torrides que vous recevrez de votre belle élue, aux douceurs que vous prépareront vos sœurs et votre maman.

Cette année, votre situation financière ne vous permet pas de partir. Les sous épargnés pour les vacances ont servi à corriger la dentition du petit dernier et à payer un séjour de langue à l’ainé. L’argent est judicieusement dépensé mais ne pas partir vous pèse quand même. Les enfants se contenteront des animations des centres aérés, votre épouse des séries télévisées de l’été et vous de quelques parties de dominos mais, qui sait ?, pour les années futures, le destin vous a peut-être programmé des vacances royales. Plaie d’argent n’est pas mortelle. En regardant bien autour de vous, vous trouverez sûrement moins chanceux que vous. Vous avez préféré donner un sourire solaire et une deuxième langue à vos enfants et vous avez eu raison. L’été reviendra. Il a déjà réservé les moyens de transport qui le ramèneront : les nuages de l’automne, les vents de l’hiver et les oiseaux du printemps. Avec des porteurs aussi dévoués et ponctuels, soyez certain qu’il sera là aux alentours du vingt juin de l’année prochaine. N’oubliez pas de dire au petit de lui faire un beau sourire et au grand de lui souhaiter la bienvenue dans sa deuxième langue.
Courage à nous tous, les oubliés de dame Fortune. Sa roue tournera et notre tour arrivera bientôt. En attendant, je nous souhaite un bel été quand même.

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