Jugurtha a-t-il sa place à Ighil Ali ?

Une polémique dont je ne maîtrise pas tous les éléments a éclaté autour de la statue de Jean Amrouche que compte ériger l’association éponyme sur la place des martyrs d’Ighil Ali à l’occasion du cinquantenaire de la disparition de l’homme de lettres.

La qualité artistique de cette statue est publiquement mise en cause dans un article paru dans Le Soir du 10 avril 2012 sous le titre Jean El Mouhouv Amrouche, une statue controversée. Le ton mesuré de cette critique qui, au demeurant, n’est pas hostile à l’association qui porte le projet, incite à prendre en considération la réserve exprimée. N’ayant pas vu la sculpture en question, je m’abstiendrai de me prononcer sur cet aspect de la question.

Pa contre, je voudrais revenir sur la position attribuée au wali de Bgayet et à l’Organisation des anciens moudjahidines (ONM) d’Ighil Ali. Il semble que l’ONM se soit élevée contre l’initiative, non pas parce que l’œuvre serait indigne de Jean Amrouche mais parce que Amrouche serait indigne de la Place des martyrs d’Ighil Ali, son village natal.

Cela me rappelle la réaction d’un apparatchik du FLN qui s’était vivement opposé en 1982 à une initiative similaire. Il s’agissait cette fois du nom de Taos Amrouche que les étudiantes de l’université de Tizi-ouzou voulaient donner à la cité où elles résidaient. Le sang de l’apparatchik au passé trouble n’avait fait qu’un tour avant de dénoncer la « m’tourni » que les « étudiantes écervelées » voulaient ainsi honorer. Nous avions réagi alors en publiant dans la revue Tafsut le magnifique poème Le combat algérien que Jean écrivit en 1958 et que nous reproduisons ci-dessous.

Que les choses soient claires : je ne propose pas la publication de ce texte pour excuser ou justifier une supposée déficience du comportement d’Amrouche pendant la guerre comme le laisse entendre la position de l’ONM, mais simplement pour porter à la connaissance des jeunes lecteurs un texte, certes connu, mais insuffisamment encore au regard de la notoriété qu’il mérite. On peut le lire et le relire avec profit en ce jour anniversaire, décrété en Algérie journée du savoir en hommage non pas à Amrouche mais à Ben Badis, également décédé un 16 avril.

L’un et l’autre ont revendiqué leur amazighité, mais dans des perspectives différentes, voire divergentes. Pour Amrouche, il s’agit de ce qui constitue notre être profond, le cœur qui anime et explique le mouvement historique de notre peuple. Je voudrais rappeler ce passage extrait de l’Éternel Jugurtha publié en 1946 :

Jugurtha s’adapte à toutes les conditions, il s’est acoquiné à tous les conquérants ; il a parlé le punique, le latin, le grec, l’arabe, l’espagnol, l’italien, le français, négligeant de fixer par l’écriture sa propre langue ; [1] il a adoré, avec la même passion intransigeante, tous les dieux. Il semblerait donc qu’il fût facile de le conquérir tout à fait. Mais à l’instant même où la conquête semblait achevée, Jugurtha, s’éveillant à lui-même, échappe à qui se flattait d’une ferme prise. Vous parlez à sa dépouille, à un simulacre, qui vous répond, acquiesce encore parfois ; mais l’esprit et l’âme sont ailleurs, irréductibles et sourds, appelés par une voix profonde, inexorable, et dont Jugurtha lui-même croyait qu’elle était éteinte à jamais. Il retourne à sa vraie patrie, où il entre par la porte noire du refus.

Ce portrait de Jugurtha, sans doute aussi le sien est également comme il l’affirme, lui-même, celui de tous ses compatriotes, les dix-huit millions de Nord-africains d’alors dont il dit le tempérament d’insoumis.

Il y a dix-huit millions de Jugurtha, dans l’île tourmentée qu’enveloppent la mer et le désert, qu’on appelle le Maghreb, écrivit-il.

À sa manière, Ben Badis aussi a rejeté la domination culturelle du colonialisme français, mais s’il affirme son amazighité (il a signé nombre de ses articles Abdelhamid Ben Badis Sanhadji, du nom de la grande tribu amazighe à laquelle il appartient) c’est en tant que défenseur zélé de l’arabo-islamisme. Son amazighité n’est là que pour légitimer la présence de l’arabo-islamisme en Algérie en la fondant sur la « libre » soumission du peuple algérien à cette idéologie. Qui ne connaît sa célèbre formule devenue « devise nationale », serinée au quotidien dans les écoles algériennes : Le peuple algérien est musulman et à l’arabité il appartient ? Que reste-t-il de l’amazighité proclamée de Ben Badis dans cette sentence, sinon une identité totalement reniée et niée pour faire place à celle d’un être totalement soumis à l’arabo-islamisme ?

Aussi, à la patrie marâtre de Ben Badis, vouée à n’être qu’une province du Hidjaz, je préfère, pour ma part, la patrie libre de nos pères du chant d’Amrouche. Et pour tout dire, je n’ai rien lu d’aussi beau ni de plus juste sur le combat algérien.

Lorsque Jean écrivit cet hymne, il venait de troquer délibérément le poste de directeur politique de l’ORTF contre la carte de journaliste accrédité par le GPRA.

Les clientèles de ce régime finissant, parmi lesquelles figurent en bonne place les pensionnaires de l’ONM dont le ministre de tutelle a concédé qu’elle comptait davantage d’usurpateurs que d’anciens combattants, peuvent-elles seulement entendre les mots d’Amrouche ? En outre, quel crédit accorder à ces défenseurs zélés de la mémoire des combattants, eux, qui n’ont émis aucune protestation lorsqu’on a découvert que les dépouilles d’Amirouche et de Haouès, martyrs s’il en est, avaient été séquestrées et jetées dans la cave de la gendarmerie nationale, eux qui se sont tus encore lors de l’assassinat du premier maquisard de la guerre d’Algérie, Krim Belkacem, pour ne citer que ces deux événements ?

M. le wali, Messieurs de l’ONM, allez à la soupe, mais en silence : laissez en paix la mémoire des authentiques patriotes, surtout celle de celui à qui a été donné de surcroît un talent exceptionnel. Trop grand pour vous, Amrouche a eu, à sa mort, les hommages qu’il méritait : celui de son ami Abderrahmane Farès, de Ferhat Abbas, premier président du gouvernement algérien qui a eu le courage de dénoncer l’indépendance confisquée et de Krim Belkacem qui a créé les maquis kabyles et payé de sa vie son opposition au régime que vous servez aujourd’hui.

Hend Sadi


LE COMBAT ALGÉRIEN

À l’homme le plus pauvre
à celui qui va demi-nu sous le soleil dans le vent la pluie ou la neige
à celui qui depuis sa naissance n’a jamais eu le ventre plein

On ne peut cependant ôter ni son nom
ni la chanson de sa langue natale
ni ses souvenirs ni ses rêves
On ne peut l’arracher à sa patrie ni lui arracher sa patrie.

Pauvre affamé nu il est riche malgré tout de son nom
d’une patrie terrestre son domaine et d’un trésor de fables et d’images
que la langue des aïeux porte en son flux comme un fleuve porte la vie.

Aux Algériens on a tout pris
la patrie avec le nom
le langage avec les divines sentences
de sagesse qui règlent la marche de l’homme depuis le berceau
jusqu’à la tombe
la terre avec les blés les sources avec les jardins
le pain de bouche et le pain de l’âme l’honneur
la grâce de vivre comme enfant de Dieu frère des hommes
sous le soleil dans le vent la pluie et la neige.

On a jeté les Algériens hors de toute patrie humaine on les a faits orphelins
on les a faits prisonniers d’un présent sans mémoire et sans avenir
les exilant parmi leurs tombes de la terre des ancêtres de leur histoire de leur langage et de la liberté.

Ainsi
réduits à merci
courbés dans la cendre sous le gant du maître colonial
il semblait à ce dernier que son destin allait s’accomplir
que l’Algérien en avait oublié son nom son langage
et l’antique souche humaine qui reverdissait libre sous le soleil dans le vent la pluie et la neige en lui.

Mais on peut affamer les corps
on peut battre les volontés
mater la fierté la plus dure sur l’enclume du mépris
On ne peut assécher les sources profondes où l’âme orpheline par mille radicelles invisibles suce le lait de la liberté.

On avait prononcé les plus hautes paroles de fraternité on avait fait les plus saintes promesses.
Algériens, disait-on, à défaut d’une patrie naturelle perdue
voici la patrie la plus belle la France
chevelue de forêts profondes hérissées de cheminées d’usines
lourde de gloire de travaux et de villes de sanctuaires
toute dorée de moissons immenses ondulant au vent de l’Histoire comme la mer
Algériens, disait-on, acceptez le plus royal des dons
ce langage
le plus doux le plus limpide et le plus juste vêtement de l’esprit.

Mais on leur a pris la patrie de leurs pères
on ne les a pas reçus à la table de la France
Longue fut l’épreuve du mensonge et de la promesse non tenue
d’une espérance inassouvie longue amère
trempée dans les sueurs de l’attente déçue dans l’enfer de la parole trahie dans le sang des révoltes écrasées comme vendanges d’hommes.

Alors vint une grande saison de l’histoire
portant dans ses flancs une cargaison d’enfants indomptés
qui parlèrent un nouveau langage et le tonnerre d’une fureur sacrée on ne nous trahira plus on ne nous mentira plus
on ne nous fera pas prendre des vessies peintes de bleu de blanc et de rouge pour les lanternes de la liberté

nous voulons habiter notre nom
vivre ou mourir sur notre terre mère
nous ne voulons pas d’une patrie marâtre
et des riches reliefs de ses festins.
Nous voulons la patrie de nos pères
la langue de nos pères
la mélodie de nos songes et de nos chants sur nos berceaux et sur nos tombes
Nous ne voulons plus errer en exil
dans le présent sans mémoire et sans avenir
Ici et maintenant
nous voulons
libres à jamais sous le soleil dans le vent
la pluie ou la neige notre patrie : l’Algérie.

Jean Amrouche, (Paris, juin 1958)

Notes

[1Je néglige les inscriptions et les textes en caractères libyques et tifinagh.

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