Kabylie : Comment remédier aux blocages pour construire une autonomie globale ?

Kabylie : Plaidoyer pour une autonomie de fait (III)

Les Aarchs existent certes, mais ces confédérations de villages sont traditionnellement dormantes et ne sont activées qu’en cas de danger imminent, telle une guerre et très exceptionnellement pour une prise de décision concernant un problème grave de société comme le traité sur l’exhérédation des femmes signé en 1747 par les différentes confédérations kabyles.

On avait grand espoir, lors des événements tragiques de 2001, que le mouvement des aarchs aboutisse et soit l’artisan d’une organisation de représentation pérenne de la Kabylie mais tel ne fut pas le cas. On devrait d’ailleurs se pencher sérieusement sur les raisons de l’échec de cette grande occasion manquée : Serait-ce des problèmes liés à la représentativité ? L’irruption des zones urbaines ? La volonté d’algérianiser le mouvement à tout prix ? L’absence de conscience politique kabyle ? La non ouverture aux autres forces vives, aux femmes, aux intellectuels ? La manipulation et l’instrumentalisation de la part du pouvoir algérien ? Ou tout simplement l’atavisme des aarchs qui doivent disparaitre après avoir réagi à une situation ? ou tout cela à la fois ?

Il est à noter que même au sein de l’immigration en France, deux organisations ont tenté de fédérer les associations de ressortissants de villages nommées « caisses » et ont toutes les deux échoué dans ce projet. Elles se sont heurtées à ce qui relève du mental kabyle ayant trait au sens de l’honneur et au fort sentiment d’appartenance villageoise avec cette volonté farouche de rester autonome et de gérer ses propres affaires sans en référer aux autres villages. L’excès du sens de l’autonomie villageoise rendrait-elle paradoxalement difficile la construction d’une autonomie globale pour la Kabylie ?

Il faudra sans doute travailler sur les raisons de ce blocage pour voir comment y remédier. Le village est l’unité fondamentale de notre société, notre appartenance est aujourd’hui encore d’abord villageoise mais la donne historique a changé et si on ne veut pas disparaître, il faudra apprendre à cultiver aussi une appartenance plus globale pour arriver à créer un rapport de force. En cela l’émergence d’une conscience politique kabyle, ces dernières années, jouera un rôle important car pouvant servir de liant entre villages et individus.

Il faudra réfléchir et travailler à comment faire en sorte de généraliser le modèle de Zubga ou autres villages bien organisés, comment mutualiser leurs actions et enfin comment les fédérer pour qu’on puisse appliquer à l’échelle de la Kabylie ce qu’on sait faire pour le village.

L’objectif est qu’on puisse arriver à un organe de représentation des villages de Kabylie, une Tajmaat tamoqrant, un « Conseil de Kabylie » qui fera office de pré-parlement kabyle, lieu de rassemblement des Kabyles quelle que soit leur appartenance politique, car on partage au fond le même socle de valeurs et ce quelles que soient nos divergences politiques.

Il faudra mener une réflexion sur la nature de cette assemblée, organe de représentation de la Kabylie qui aurait pour mission de défendre et de préserver les intérêts moraux et matériels de la Kabylie.

Quelques pistes de réflexion (à cet égard, le système suisse est très intéressant à étudier car il me semble qu’on peut y trouver des solutions adaptées à nos problématiques : importance et autonomie partielle des cantons, horizontalité, démocratie directe et participative).

Cette assemblée devra réfléchir à la meilleure manière de représenter la société kabyle actuelle. Tout en étant un conseil fondé sur les villages, cette structure doit intégrer les femmes, la jeunesse, les zones urbaines qui gagnent en importance et devra s’ouvrir à toutes les forces vives qui font la Kabylie actuelle (associations, entreprenariat…)

Il faudra également réfléchir à la place et au rôle des politiques partisanes. Pour ma part, je crois que ce conseil ne devra pas être le lieu de revendication ou de l’expression partisane qui doit agir en dehors mais le lieu de la prise en charge concrète des problèmes de la société kabyle, tout comme on le fait à l’échelle du village.

Un chantier immense attendrait une telle assemblée. Je citerais quelques sujets qui me semblent importants car ils mettent en péril notre identité :

– l’école est un sujet grave, urgent et prioritaire car c’est par l’école que la destruction de notre langue, notre culture, nos valeurs et de notre mémoire est menée et les dégâts sont considérables. Il est difficile de changer fondamentalement l’école sans l’obtention d’une autonomie politique mais il reste peut-être des marges sur lesquelles on peut agir et une réflexion doit être menée notamment autour des autres expériences en Algérie (les Mozabites avec leur école parallèle) et dans le monde.

– les médias audiovisuels continuent le travail d’acculturation de l’école à l’intérieur des foyers. L’investissement dans les radios et télévisions privées est une nécessité, l’exemple de BRTV est à multiplier pour répondre à d’autres exigences et aux différents publics,

– la sauvegarde de notre rapport traditionnel distancié au religieux et le refus de tout comportement intégriste et de toute ingérence étrangère,

– la protection de notre patrimoine et ressources et comment agir dans des domaines importants tels l’environnement, le développement économique, le tourisme, la santé,

Le rôle de la diaspora est à souligner. Dispersée et non organisée, elle sera poussée à se rassembler en cas de l’existence d’une telle structure et pourra apporter son aide en terme de compétences, de savoir-faire et de financement dont on connait le fort potentiel.

En conclusion, la Kabylie traverse une période critique de son histoire avec péril sur son devenir. Elle s’en sortira avec un projet spécifique qui puisse lui donner une existence et un statut politique mais aussi par le renforcement et la construction d’une autonomie de fait, basée sur ce qui la constitue fondamentalement. Il faut souligner enfin qu’un projet, aussi pertinent soit-il, ne peut être viable que si il y a une démarche d’écoute et de respect de la volonté du peuple kabyle.

Malika Baraka

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