Kateb Yacine : L’Homme des débats houleux

Kateb Yacine est incontestablement l’un des auteurs nord africains de ce siècle à avoir suscité admiration et passion aussi bien en Afrique du Nord que dans les pays francophones ainsi que dans les communautés linguistiques qui ont eu la chance de découvrir son œuvre par le truchement de la traduction.

Poète, écrivain et dramaturge, Kateb Yacine a, dès ses premiers écrits, su s’imposer dans l’univers de la littérature et du théâtre. L’écriture katébienne dresse des remparts assez élevés tant au lecteur même averti que pour le spécialiste-critique.

A la façon de Joyce, de Faulkner, il recherche à travers son écriture un idéal, un monde dénué de souffrances. Il a durant tout son combat, écrit avec une plume trempée dans la douleur et l’espoir en vue de panser les plaies d’un peuple opprimé par un colonialisme impitoyable.

Nedjma, autobiographie d’une patrie, est sans doute une preuve tangible de ses qualités littéraires. Edité en 1956, ce chef d’œuvre continue de faire l’objet d’études universitaires. C’est une œuvre plurielle au symbolisme pluridimensionnel, autrement dit, un long poème au verbe haut et fort. Souvent classé dans le « nouveau roman », Nedjma dont la chronologie est éclatée ; chapitres interchangeables est écrit d’une façon spirale.

La lecture de ce roman peut être entamée par le milieu comme par la fin sans que le « sens synoptique » de l’histoire ne soit altéré. Cette œuvre, dont une constellation de thèmes, tels que la femme, la patrie, l’identité scintillent par intermittence demeure peu accessible, voire hermétique.

« Nedjma, disait Kateb, n’est pas une création de l’esprit, c’est une femme qui a bel et bien existé. Il s’agissait d’un amour impossible. C’est une femme qui était déjà mariée. Il n’y avait pas de problème ou plutôt il y avait un très grand problème. Et ce problème ne pouvait être résolu et par conséquent, il y a eu rupture. »

Défenseur impénitent des causes justes, il dénonçait sans velléité dans ses écrits et lors de ses conférences, l’injustice sous toutes ses formes. Il défendait avec acharnement les droits de la femme algérienne. « Pourquoi vouloir voiler les femmes, on ne cache pas une rose. On n’emprisonne pas la beauté. » martelait-il. Sujet plus que jamais hélas d’actualité. Tamazight constituait également son cheval de bataille, il ne cessait de revendiquer son institutionnalisation, sa reconnaissance ; sa véritable identité. Touché par les angoisses de la guerre, il se noyait dans l’ébriété du vers rimbaudien. Ainsi, il se mit à rimer sa propre poésie qui procurait autant d’émotion que de douleur. Une poésie alliant amour et révolution et où le duel vie-mort semble dire éternel. De la poésie au roman en passant par le théâtre, l’itinéraire artistique de ce keblouti était très fécond. Iconoclaste et militant invétéré, il s’insurgeait contre certaines sphères, lesquelles ne se gênaient guère à le persécuter et à le honnir du fiel idéologique.

L’imam Ghazali éructait alors à l’annonce de la disparition de Kateb Yacine : « était-il donc vivant pour que l’on puisse parler de sa mort ? »

D’aucuns cultivent, même actuellement, le discrédit et l’oubli en reprochant à cet « anarchiste » d’être francophone. Mais le français n’est-il pas son butin de guerre, comme il l’avait souvent souligné ?

« J’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas Français. » Telle avait toujours été sa réponse pour ces gens qui sèment encore le mépris et la haine, pour ceux qui avaient supprimé ses textes des livres scolaires algériens. Apprécié pour son franc-parler, Kateb avait souvent été au centre des débats houleux où Nedjma, le communisme, la religion, l’athéisme, la culture étaient autant de sujets abordés à cœur ouvert. Malheureusement ce poète dont l’esprit était rongé par l’errance et le voyage ne tarda pas à emprunter le chemin du grand départ à la suite d’une maladie incurable.

Sa disparition avait profondément bouleversé le peuple algérien ainsi que maints pays étrangers. Il représente encore, 22 ans après, un grand pan de la culture et une référence dans la littérature algérienne d’expression française.

Farid Bouhanik

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