Katia Bengana : Une héroïne, un repère, une voie

Une vie gâchée par l’islamisme

Le 28 février 1994, Katia Bengana fut sauvagement assassinée par le GIA qui avait imposé aux femmes l’obligation de porter le voile.

Cette année (2014), une émission (sur la Berbère Télévision) en hommage à Katia à l’occasion du 20e anniversaire de sa disparition, pourrait être réalisée et diffusée le 28 février prochain. L’idée a été soumise par mes propres soins à la chaîne qui a tout de suite accepté (l’émission a été diffusée comme prévue). Cette première émission aura attendu 20 longues année mais ce n’est qu’une petite reconnaissance pour Katia et pour son idéal qui est aussi le nôtre.

Aussi, un espace vient de lui être consacré sur facebook dans la perspective de mobiliser tous ceux et toutes celles qui souhaiteraient faire le déplacement, le 28 février prochain, à Tawrirt At Gana (Ifnayen – El Kseur – Vgayet) pour un recueillement sur la tombe de Katia Bengana. (Le recueillement a eu lieu en présence des parents de Katia, du chanteur Akli D et d’une foule de militants et de citoyens brandissant des drapeaux berbères).

Enfin, un projet de livre collectif est lancé et déjà, une trentaine d’auteurs dont Malika Domrane, l’écrivain et anthropologue Tassadit Yacine, l’artiste Medjahed Hamid, Raveh le leader du groupe mythique Inasliyen, l’avocate et auteure Wassyla Tamzali, l’écrivain journaliste Youcef Zirem, la chanteuse Tenna, l’écrivain Rachid Oulebsir, l’auteur et secrétaire général de l’organisation « Poètes du monde » le chilien Luis Arias Manzo, l’actrice Djamila Amzal, le musicien Mhenna Tigrini, l’artiste Akli D, l’animateur Kamel Tarwiht, les chroniqueurs Hakim Laalam et Chawki Amari, le poète marocain Ali Khadaoui, l’écrivain et chercheur Younès Adli,… etc. ainsi que des auteurs, des intellectuels et des artistes du Maroc, de Tunisie, de Libye, de France, du Liban, de Belgique, d’Iran et d’autres pays, ont confirmé leur engagement dans cette aventure littéraire collective en hommage au symbole Katia Bengana.

Katia Bengana : La lycéenne devenue héroïne.

A un lecteur qui me complimentait pour le fait d’écrire et de rappeler le souvenir « Katia Bengana » à chaque occasion, j’ai eu spontanément cette réponse :

« Je ne peux pas être insensible à tes compliments, mais je ne crois pas avoir fait quoi que ce soi pour la mémoire de Katia qui mérite beaucoup plus qu’une simple évocation. Elle mérite une reconnaissance par tous car, pour moi, c’est une Femme qui, malgré l’amnésie ambiante et l’ingratitude, est entrée de plain-pied dans l’histoire et dans la conscience collective ».

Ce 28 février marquera le 20ème anniversaire de son assassinat par une horde islamiste. J’aurais tant aimé que son père, ses sœurs et son frère (la mère étant morte suite à la douleur insupportable de la perte de sa fille) ne se retrouvent pas seuls devant la tombe de Katia et que les Kabyles, les laïques encore non carriéristes s’en rappellent et puissent réchauffer le cœur meurtri de cette famille, par une présence massive qui ne sera qu’un tout petit peu de reconnaissance au sacrifice suprême de Katia qui mérite tous les hommages.

Le père, Dda Rachid, et ses enfants, bien que profondément déçus par l’amnésie qui s’est emparée des pans entiers de la société, déçus par le retournement de veste des « démocrates laïques » d’antan et l’offensive islamiste sans précédent que nous connaissons depuis au moins 1998, bien que détruits et meurtris en tant que famille, ils n’ont pas changé de fusil d’épaule ni de position sur la question de l’islamisme et du danger que celui-ci représente pour le bien-être et le devenir des individus et des peuples. Ils se sentent seuls et abandonnés, ils ont toujours la douleur vive, notamment depuis le décès de la mère, mais leurs convictions et leurs idéaux qui furent également les nôtres et ceux de Katia, restent intacts, et eux, imperturbables dans leur dignité et dans l’honneur qu’ils tiennent à préserver pour que la mémoire de Katia ne soit jamais malmenée…

Aujourd’hui, il est, pour nous tous et toutes, répréhensible de sombrer dans cette atmosphère irrespirable faite, à dessein, pour imposer une amnésie collective et mettre sur un même niveau la victime et le bourreau, le terroriste islamiste et la victime démocrate et laïque, le lâche et le héros, le carriériste et l’incorruptible militant, la mémoire et l’oubli… L’argent sale, la promotion de la médiocrité, l’ambition personnelle et l’opportunisme primaire des opposants de pacotilles et d’une élite lèche-botte, les reniements et les compromissions, la désinformation et l’endoctrinement sur fond d’une surenchère religieuse sans précédent, la précarité et l’insécurité, le racisme et le déni identitaire chaque jour plus sournois …sont autant de leviers mis en œuvre durant ces 15 dernières années pour produire une ankylose citoyenne, une apathie sociale et une animalisation de l’homme en le privant de ses repères, en le poussant à ignorer puis à rejeter son passé et son histoire et enfin, à développer une forme d’incapacité à se projeter dans l’avenir ; l’approche instinctive demeure la seule attitude des gens face aux événements.

Katia Bengana est, en cela, aussi une halte pour faire le point de nos petites lâchetés, de nos grandes compromissions et de nos rêves sans cesse sujet au renouveau dans le chemin tortueux vers les cimes de la dignité et de la liberté. Tout en nous hantant dans notre paresse généralisée, elle ne nous éclaire pas moins de sa force et de son céleste sourire foudroyant et beaucoup plus efficace que tous les fanatiques et autres tyrans enturbannés de l’Arabie et d’ailleurs. Aujourd’hui, 20 longues années après le lâche assassinat dont elle fut victime, que d’eau a coulé sous les ponts, que de balourdises maquillées et présentées sous des allures d’idées révolutionnaires, que de valets du système et de corrompus promus au rang de faiseur d’opinion, d’artiste, d’opposant… Entre temps, on aura eu droit à des conférences d’anciens terroristes sanguinaires dans des enceintes universitaires, à une politique suicidaire tendant à passer l’éponge sur un océan de larme et de sang et à une tentative d’effacer de la mémoire collective des monuments comme Katia Bengana, Djaout, Matoub, Nabila Djahnine… etc.

Allas Di Tlelli


Katia Bengana


Katia Bengana : Une héroïne, un repère, une voie.

Meftah, une petite ville à une cinquantaine de kilomètres d’Alger. Nous sommes en 1994. L’Algérie, au plus fort de la terreur islamiste, était à feu et à sang. L’Etat était au bord de l’effondrement. La révolution khomeiniste était sur le point de se reproduire par la terreur au sud de la méditerranée, alors que l’Occident, faisant le jeu de l’internationale islamiste, permettait aux « réseaux de soutien au maquis algérien » de se former sur son sol pendant que le régime militaire d’Alger était en quête permanente d’un compromis avec le GIA, laissant les démocrates (à cette époque-là encore crédibles), la presse indépendante, les femmes, les travailleurs… seuls face à la bête immonde avec pour seule arme, leur courage et leur ferme détermination, scandée à maintes reprises dans les rues d’Alger, de Tizi-Ouzou et d’autres villes d’Algérie, qu’était ce slogan : « Ni Téhéran, ni Khartoum, Ni Kaboul, l’Algérie sera libre et démocratique ».

Bien que les cibles intégristes les plus en vue étaient d’abord le simple policier, les jeunes appelés de l’armée, tous issus des couches populaires, les journalistes, les sommités intellectuelles et artistiques, les militants démocrates… la femme aura été celle qui, bien avant le début officiel de leur « guerre sainte » en 1992, a subi de plein fouet la barbarie du fascisme vert. En l’absence de statistiques, politique officielle oblige, on parle de plusieurs milliers de femmes assassinées, autant d’autres violées collectivement dont beaucoup étaient devenues mères de plusieurs enfants nés de pères impossibles à déterminer et ayant grandis dans les maquis, loin du moindre contact avec la civilisation, des centaines d’autres femmes étaient réduites à l’état d’esclaves dans les casemates où elles étaient détenues…

Aussi, 1994 aura été l’année qui avait vu la stratégie intégriste se transformer pour en faire des carnages collectifs et des rapts de jeunes filles et des femmes en général le quotidien de populations entières notamment celles qui vivaient loin des grands centres urbains. Dans ce sillage, les femmes sans voile (pas seulement) étaient harcelées et menacées en permanence dans leur intégrité physique. Beaucoup se rappelle encore ce jour de 1994, lorsque Alger (et d’autres villes) découvrit ses murs et ses boulevards totalement placardés par des affiches portant la signature du GIA et sommant toutes les femmes de se mettre au voile sous huitaine. Passé ce délai, toute femme sans voile sera exécutée à la première occasion. Beaucoup, se sentant seules et démunies, s’étaient résignées à le porter. D’autres, plus tenaces, continuaient à vaquer, cheveux en l’air, bravant la menace islamiste bien réelle et livrant aux « hommes », souvent circonspects, une leçon de bravoure et de détermination bien rare.

L’une d’elles, s’appelait Katia Bengana, à peine 17 ans, brillante lycéenne à Meftah, une petite ville dans la Mitidja qui était alors surnommée par les hordes islamistes « les territoires libérés » en raison de la quasi absence de l’Etat dans cette région où le GIA régnait en maître absolu. C’est dans ce contexte de terreur où pratiquement toute la gente masculine courbait l’échine pour sauver sa peau, que la jeune Katia reçoit plusieurs avertissements sous forme de menaces de mort afin de la contraindre à se voiler. Elle refusait d’obtempérer affichant une détermination insupportable pour les barbus, ce qui avait impressionné ses professeurs, ses camarades et une population subissant au quotidien le cauchemar de l’obscurantisme religieux. Elle voulait être libre, elle voulait être digne, elle voulait être femme. Elle fut froidement et lâchement assassinée par une horde de barbus sur le chemin de son lycée le 28 février 1994. Depuis, accédant à l’immortalité, Katia est devenue un symbole de résistance et d’épanouissement pour toutes les femmes et tous les hommes épris de démocratie et de liberté. Dans le département de l’Isère, en France, la mairie de Villefontaine a déjà baptisé une des rues de cette petite ville du nom de Katia Bengana, un geste de reconnaissance à ce symbole de résistance, devenu universel étant régulièrement cité dans de nombreuses rencontres internationales portant sur les bouleversements que connait la planète depuis quelques décennies.

Quid des assemblées « élues » fantoches en Kabylie et à Meftah ?

Après tant d’années, Katia est toujours là, quelque part autour de nous, mais ses parents, résignés dans leur dignité, sont inconsolables. Son père, décide de sortir de son silence, adresse, en 2008, une lettre émouvante à sa fille. Lisez-la et célébrez partout Katia Bengana, cette jeune fille intelligente d’El Kseur qui a tenu tête à des hordes intégristes armées jusqu’aux dents, pour que son sacrifice ne soit jamais vain.

Allas Di Tlelli


Lettre du père à sa fille Katia [1]

Le 28 février 1994 – le 28 février 2010, voilà déjà 16 ans depuis ton assassinat par l’intégrisme religieux pour avoir refusé de porter le voile… Et depuis cette date, ta mère n’a pas cessé de te pleurer chaque jour que Dieu fait. Aujourd’hui ma chère Katia, je tiens à t’annoncer que ta mère est venue te rejoindre pour de bon dans sa dernière demeure en cette date du 23.01.2008 vers 23 heures environ.

Prends soin de ta mère, ma chère Katia. Fasse Dieu qu’elle ne manque de rien avec toi. Rassure-la que de notre côté tout va bien, et qu’elle n’a pas à se faire de soucis surtout pour Celia, la dernière de la famille. Car ici-bas, tu lui as beaucoup manquée Katia. Elle a manqué de tout à cause de cette politique favorable à l’intégrisme religieux de la part de ceux qui sont censés nous protéger et nous rendre justice. Ta perte cruelle, son chagrin, son désespoir, ses souffrances, ton deuxième assassinat à travers cette réconciliation nationale ont fait que ta mère et moi-même n’avons pas pu tenir le coup. La non-prise en charge de notre situation dramatique par l’Etat, les difficultés matérielles et sociales suite à ta disparition ont fait que ta mère n’a pas pu résister à sa maladie qui n’a pas été prise en charge afin de la sauver d’une mort prématurée par manque de moyens et de désespoir.

Aussi, j’accuse le pouvoir algérien de nous avoir abandonnés à notre sort. J’accuse ceux qui ont relâché et pardonné à ces sanguinaires aux mains tachées de sang. J’accuse le pouvoir algérien pour ses sympathies avec les bourreaux de nos parents. J’accuse cette réconciliation pour la paix qui a glorifié et amnistié ces monstres assassins de plus de deux cent mille civils innocents et autres corporations confondues. J’accuse tous ceux qui ont voté pour ce référendum de la honte. J’accuse cette réconciliation qui a consacré l’impunité et qui a ignoré la justice. J’accuse tous ceux qui ont été indifférents à notre douleur. J’accuse tous ceux qui ont été favorables à cette mascarade de vente concomitante d’êtres humains, de civils et autres pour simplement plaire aux maîtres et par la même occasion obtenir quelques miettes en contrepartie de leur soumission et servitude. J’accuse cette réconciliation qui nous a assassinés une deuxième fois à travers cette idéologie arabo-baâthiste pour faire de nous des Arabes par la force et malgré nous. J’accuse tous ceux qui instrumentalisent la religion pour se maintenir au pouvoir en sacrifiant des civils et autres. J’accuse tous ceux qui utilisent la religion pour y accéder en assassinant des innocents. J’accuse tous ceux qui utilisent la religion pour nous détourner de nos racines, de nos coutumes, de nos traditions et de notre langue historique et ancestrale (…)

M. Bengana


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