La cérémonie

Une nuit de cérémonie pendant que la voûte étoilée veillait sur l’intérêt des cailloux qui brillaient à la lumière d’une lune argentée, un petit homme déambulait sur un trottoir, il était si je dois louer son nom d’un physique assez banal, chauve d’une manière qui confine au ridicule, un visage symétrique, parfaitement mais aussi facilement dessiné, ce qui était d’usage en cette époque, on faisait vivre les caricatures parmi les hommes pour leur distraire l’esprit quand il était accablé par quelque remord après une dispute conjugale ou après une longue journée de valet surchargée de besognes, de stupides fantasmes de son maître le roi par procuration.

Tous les domestiques de la ville étaient venus assister à la cérémonie nocturne de ce troisième vendredi du mois, les deux premiers étaient consacrés au rituel religieux qui était l’un des devoirs les plus sacrés de la communauté de laquais, et pour ce qui adviendrait du quatrième, le roi n’avait encore rien décidé, puisqu’il devait impérativement s’entretenir avec sa femme pour organiser les festivités ensemble, mais sa majesté la reine vierge était en voyage.

La moribonde caricature se montra, non sans quelque ruse qui lui valut la réputation de clown du siècle, il promena un regard circulaire sur ce public, cherchant dans leurs yeux quelque signe d’admiration, mais il ne reçut pour sa requête que des grondements, des cris et des rires assourdissants. Il était le comédien qui avait l’air d’un comédien, un poète qui avait l’air d’un poète… Le bouffon se décida enfin à donner naissance à son spectacle.

Il s’élança vers le devant de la scène, comme une bête féroce, regarda curieusement les spectateurs, et se mit ensuite à examiner son corps, à se caresser, non comme on caresse le corps délicat d’une belle femme, mais comme on le fait avec une pierre… Après quelques moments d’acrobatie, il s’arrêta au centre de la planche, et dit d’une voix heureuse :Retour ligne automatique
– Ah, te voilà, je te tiens.Retour ligne automatique
Et vite il prit la place de son personnage imaginaire, changea de voix, d’allure, on eut dit qu’il s’était métamorphosé en un bel homme, et il dit avec une voix grave et riche :Retour ligne automatique
– Pourquoi te sens-tu soudainement seul ? Ne peux-tu donc pas te taire ?Retour ligne automatique
Il reprit son apparence quotidienne et prononça doucement :Retour ligne automatique
– Je me sens seul parce que tu es là, je l’ai compris en te regardant.Retour ligne automatique
Le bel homme réapparut et dit :Retour ligne automatique
– Parle, je t’écoute.Retour ligne automatique
– Je découvris en moi ce qu’il n’y avait en personne, dit la caricature.Retour ligne automatique
– Tu inventais en toi ce qu’il n’y avait en personne, répondit le bel homme.Retour ligne automatique
– Il y a là deux manières de comprendre.Retour ligne automatique
– Lesquelles ?Retour ligne automatique
– Que je découvre en moi ce qu’il n’y a en personne, cela ne plaira pas au roi, mais excitera la curiosité de la vierge. Mais que je m’invente un moi-même, cela leur plaira beaucoup à tous deux, puisqu’ils n’auraient nulle difficulté à justifier mon exécution.Retour ligne automatique
– Justifier, n’est qu’une formalité.Retour ligne automatique
– On est déjà fait, n’est-ce-pas ? s’interrogea la caricature.Retour ligne automatique
– Si je n’étais pas moi, j’aurais dit : non. Mais hélas je dois répondre oui. Après tout, quand on vous demande quelque chose avec ce « n’est-ce-pas ? » c’est parce qu’on attend une affirmation, alors autant affirmer.Retour ligne automatique
– Oui, autant affirmer, donnons aux autres ce qu’ils attendent de nous, disparaissons alors.

Un nuage de fumée noirci envahissait la scène, une mélodie douce voltigeait au-dessus des perruques élevant les esprits jusqu’au degré le plus bas de la perception. Elle apaisait l’âme des bêtes autant que celle des serviteurs, et elle berçait celle du roi, le pire animal qui soit.Retour ligne automatique
Lorsque la fumée se dissipa, la caricature réapparut tenant entre ses deux grotesques mains un portrait sur lequel luisait la lumière blanche de la Lune. À sa grande surprise, toute cette communauté d’ombres mouvantes dormait. Elle les regardait de la scène qui était suffisamment élevée, se retourna vers le bel homme invisible et lui dit :Retour ligne automatique
– Des taches, voilà tout. Des moisissures.Retour ligne automatique
Le bel homme n’avait nul besoin de répondre, ni même d’exister, il n’y avait personne pour le voir jouer.Retour ligne automatique
Le comédien posa délicatement le portrait sur la planche de sorte à ne pas être vu par les dormeurs, il le contempla pendant un instant, et courut vers le devant de la scène en s’écriant d’une voix aigüe :Retour ligne automatique
– Par-delà tous les dieux corrompus par l’ambition des rois, par-delà tous ces guignols affreux qui habitent les cieux, par-delà tous ces malheurs que je vénérais, par-delà l’aversion de ce brouillard de pitié et de compassion. La rumeur de la vie s’éteignait, et je dérivais au gré du courant… Réveillez-vous donc martyrs inutiles, revenez à la vie. Faites de l’ombre.Retour ligne automatique
Il le tira par les pieds, le traîna tout le long de la ruelle jusqu’… Non, non, non, ceci est une autre histoire, puisque je suis en train d’écrire deux au même temps, je m’étais seulement trompé de page. Oublions ce passage.Retour ligne automatique
Le beau monde se réveilla, on aurait juré qu’il était vivant, des silhouettes noirâtres commencèrent à prendre forme sous leurs pieds. La caricature regarda son personnage imaginaire et lui dit :Retour ligne automatique
– Alors mon ami, nous sommes donc revenus à nous-même.Retour ligne automatique
Il prit la place de l’inexistant comédien, et répondit avec un air indifférent qui fardait son visage de mystères :Retour ligne automatique
– C’est quoi ce portrait ?Retour ligne automatique
Le chauve nain reprit la parole ainsi que sa place et dit :Retour ligne automatique
– C’est ma femme.Retour ligne automatique
– Elle est belle.Retour ligne automatique
– Le fruit de trois années de travail.Retour ligne automatique
– C’est toi qui l’as peinte ?Retour ligne automatique
– Oui.Retour ligne automatique
– Elle posait pour toi pendant ces trois années ?Retour ligne automatique
– Qui ?Retour ligne automatique
– Ta femme, le modèle sur lequel tu travaillais toutes ces années.Retour ligne automatique
– Non, non, il n’y en a jamais eu de modèle. C’est une pure création.Retour ligne automatique
– Une toile n’est qu’un symbole ! dit le bel homme en contemplant la photographie.Retour ligne automatique
– Reste à savoir lequel.

Le bel homme restait cloué devant le mystérieux portrait, la tête légèrement inclinée, il jouait l’absence, il disparaissait devant les yeux du public. Ce qui restait de lui et uniquement pour lui était le visage de cette femme d’où s’élançait un rutilement de beauté que l’œil avait peine à supporter. Ses lèvres légèrement entr’ouvertes offensaient les déesses les plus belles que les siècles avaient glorifiées, deux grands yeux d’un bleu éblouissant qui n’avaient aucun regard, et les joues d’un rose rare. Elle était fondue dans une robe blanche, un blanc ordinaire.Retour ligne automatique
Si les mots pouvaient réellement décrire cette beauté, la nature aurait créé quelque chose de tel.Retour ligne automatique
– Il n’y a rien à faire, dit le bel homme en revenant de lui-même vers…Retour ligne automatique
– Il faut meubler le temps, c’est-à-dire rien faire en attendant d’avoir à faire, répondit la caricature.Retour ligne automatique
– On joue.Retour ligne automatique
– On ne fait que çaRetour ligne automatique
– Tu aurais dû meubler la scène, dit le bel homme en clignant de l’œil droit ou gauche ! Je ne sais si c’est le vrai personnage ou l’image d’un miroir !Retour ligne automatique
– Je jouais à penser et non à faire.Retour ligne automatique
– Tu dois bien donner quelque chose au public.Retour ligne automatique
– Tu es là pour le faire.Retour ligne automatique
La caricature oscillait sur le plateau, et le public attendait une réplique, ou croyait attendre. Il y a là une image qui crie le ridicule, toute l’absurdité de ce monde se confine pour donner naissance à un mot : « Attendre ». Le pitre ne l’ignorait pas, et il les faisait attendre. Il savait qu’il n’y avait aucune intrigue dans son théâtre, qu’il n’y avait aucune fin possible, que c’était à peine une situation.Retour ligne automatique
Les hou, hou, hou… du public, c’est-à-dire leurs bêlements, se faisaient entendre, c’était le roi lui-même qui dirigeait l’orchestre. Rien n’est aussi beau qu’un mouton qui conduit des moutons… Les amateurs de théâtre, de singeries littéraires, d’art se sentaient offensés. Jamais un auteur n’avait montré autant de mépris à l’égard de son public. Et pour la première fois le bel homme s’avança vers le devant de la planche et cria à cette meute :Retour ligne automatique
– Mon art, mon personnage, ne s’abaissera pas pour gâter votre ignorance, pour caresser vos petits malheurs insignifiants…Retour ligne automatique
– Tais-toi, arrête, tu vas nous faire pendre, le supplia la caricature, mais le bel homme ne voulut rien entendre.Retour ligne automatique
– Ni pour flatter votre goût de chiotte… Votre misère m’enchante, c’est un vice ridicule, vos pâles figures m’exaspèrent… Si je suis là c’est uniquement pour moi, pour me satisfaire, pour me combler, pour me faire, et non pour remplir vos cœurs d’excréments sentimentaux… Il ne vous écoutera jamais, jamais il ne…Retour ligne automatique
– Arrête, arrête… Tu n’as nul besoin de faire ça, lui cria la caricature.Retour ligne automatique
La caricature réapparaissait, le bel homme s’évanouissait, et le public riait…

Le roi lui-même se leva, laissa sa nature de roi dessiner un sourire amer sur son masque, un signe de satisfaction déloyale, et applaudit chaleureusement cet artiste… Il lui remit le soir même et avec ce même sourire amer le prix royal des arts acceptables, l’artiste aurait donc droit à une nuit avec la vierge, mais il préférait changer de ville, il souhaitait changer de peau, il avait honte pour ces gens. Il traversait la ville et s’entendait répéter :Retour ligne automatique
– Mais qu’est-ce que c’est que ce peuple, on les flatte, ils applaudissent, on les insulte, ils applaudissent… Décidément tout spectacle n’est qu’avortement artistique.Retour ligne automatique
Désormais la caricature ne sera que publique, elle se sentait impuissante devant l’accablante stupidité, la totale absence d’amour propre chez ce grossier public.Retour ligne automatique
L’aurore commençait à peindre l’atmosphère d’un orange évanescent, mais les maisons dormaient encore. Il fallait plus, il fallait l’ordinaire, un soleil et un bleu ciel, des fourmis et des petits oiseaux… Il fallait un ordre, il fallait attendre…

Ahmed Yahia Messaoud in Le fantastique

Format :13,4 x 20,4 cmRetour ligne automatique
Nombre de pages : 28Retour ligne automatique
Date de publication : 10 juin 2014Retour ligne automatique
ISBN : 9782332749970Retour ligne automatique
Éditeur : Edilivre

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