La civilisation, notion éthique

Lorsqu’on entend invoquer l’idée de civilisation dans les débats où se décide quotidiennement l’infléchissement qui doit être donné au chemin que tracent et que suivent les hommes, cette idée apparaît et se déplace avec une rapidité surprenante à toutes les places du prétoire pour y tenir successivement, parfois même simultanément, tous les rôles et y assumer toutes les fonctions. Nous la voyons à la place du juge : c’est la civilisation qui décide des mérites, qui blâme ou qui loue nos actes parce qu’elle commande ou interdit. Elle prononce parfois de terribles réquisitoires, et c’est alors au nom de la civilisation que s’abattent sur certains hommes les plus grands châtiments; mais elle sait aussi occuper le siège de la défense et c’est alors en son nom que se font les plus graves réhabilitations, et les condamnés d’hier entrent au Panthéon avec tous les honneurs et toutes les gloires. Mais la civilisation passe aussi au banc des accusés : elle en sort parfois plus grande parce qu’on a vu en elle la dispensatrice de tous les bienfaits, mais d’autres fois elle est chargée de tous les péchés et elle est rendue responsable de tous les malheurs des hommes.

Or, ce qu’il y a de remarquable et de grave, c’est que ce sont le plus souvent les mêmes faits, les mêmes actes, les mêmes acquisitions qui sont simultanément blâmés et loués au nom de la civilisation. C’est un travail facile et vain de rhétorique que de parler des bienfaits et des méfaits de la civilisation. Il est impossible de dresser un bilan séparé des uns et des autres : ils sont interchangeables, et tout ce qui peut être invoqué peut l’être aussi bien du côté de l’actif que du côté du passif. Il y a là le signe manifeste qu’on utilise simultanément des systèmes de référence axiologiques contradictoires. Nous faisons de la civilisation une porteuse de valeurs antinomiques, et l’antinomie se manifeste par les oscillations d’un optimisme et d’un pessimisme touchant ces valeurs. Certains ont essayé de prendre leur parti de ces oscillations en faisant des civilisations des sortes d’êtres vivants, et par suite aussi, mortels. On a pu ainsi construire de séduisantes théories des rythmes vitaux des civilisations avec leur jeunesse printanière, leur plénitude estivale, leur fécondité automnale et leur décrépitude dans le froid de leur propre hiver. Mais on ne fait que déplacer le problème en étalant la contradiction dans l’Histoire quitte à charger quelque dialectique du soin de la lever. Il se peut que les civilisations particulières connaissent en effet des ascensions et des déclins, mais il faut bien que ce soit au nom d’une notion de civilisation générale supérieure aux civilisations particulières, qu’on parle de progrès et de décadence, et l’antinomie dès lors reparaît, car tant qu’on n’a pas dégagé de critère précis et qu’on peut faire intervenir ad libitum les critères les plus contradictoires, une même société pourra être dite dans le même temps soit en progrès soit en déclin.

Georges Bastide, Mirages et certitudes de la civilisation, Privat Éd., 1953.

 

3 Commentaires

  1. Ma certitude(?) est que la « terre est ronde ». Mais lorsqu’ on me présente le globe de cette civilisation, je ne vois qu’un cube à six faces. Une manière d’arrondir les angles pour ces arriérés et ne plus voir que les cotés plats: la « terre plate ».
    Nos singes savants de la politique sont capables de nous faire rentrer dans nos cranes d’homo sapiens-sapiens: un moyen âge avec son panthéon. On a beau faire reculer l’âge du premier homme debout en Afrique du Nord, le chaînon non manquant demeure le momoh sapien sapien. Demain c’est hier!

    bob_ini: radoteur amateur.

    • Tout en ajoutant, Sir Bob, histoire de « raboter » les points angulaires de ce sujet des civilisations que  » hier c’est kif-kif aujourd’hui  » puisque le vouloir du momoh sapien sapien a toujours été le même et qu’en fait il ne copie que ce que le christo sapien sapien a réalisé il n’y a pas si longtemps, à savoir réussir à effacer toutes les civilisations indiennes de l’amer « hic » du sud… et tout cela (et autre hic) au nom du même Dieu .

      • Awe Ǝ-miss Ṁuḥend Ṻjaεƒer, à chaque fois que j’entends le mot dieu, je pense à diable. Il bloque mon transite intestinal et je ne sais pas si je dois aller à la selle ou vomir. C’est peut-être là le vrai reCoin de paradis: le Water Closed.
        L’histoire ressemble à un massacre comme cette dernière Une de Charlie Hebdo: un des enfants écrasés portent des babouches.
        Kabylement paradoxe!

        PetS: Pourtant le soleil brille même éclipsé par la lune!

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