La critique en débat

Les dégâts engendrés sur la capacité de réflexion et d’analyse des Algériens par les pratiques du régime du même nom et de son « école sinistrée », ne finissent pas de se décliner dans toute leur laideur. Et pour cause, après une critique somme toute anodine d’une chanson dont la dimension est très loin d’influer, de quelque manière que ce soi, sur le cours des choses, mais qui ne révèle pas moins une certaine tendance inhibitrice en vogue depuis quelques années, une critique qui s’est voulue franche, sans prétention et qui n’aurait jamais pu voir le jour si la vidéo de la chanson en question, transmise par l’auteur lui-même, n’avait pas été mise gracieusement en ligne sur notre site, après une salve de réactions et un forum enflammé, certains continuent, par des procédés indignes, à tenter d’exercer des pressions et à verser dans l’insulte pour se venger… par email ! Des procédés qui, loin de nous intimider, ne nous étonnent guère et renforcent en nous la conviction que, pour que les choses puissent évoluer dans le bon sens, il nous incombe de faire face à ce genre de résistances psychologiques à l’antidote que nous administrons à la médiocrité.

Ainsi et en guise d’arguments, d’autres iront jusqu’à jubiler en croyant avoir mis la main sur le pot aux roses en croyant découvrir que certains d’entres nous aient choisi de s’inscrire dans un cadre partisan ! Quel esprit démocratique est donc cela qui reproche aux gens de s’engager dans des mouvements politiques qui répondent au mieux à leurs idées et à leurs convictions ? Il ne restait en effet que certaines brebis galeuses qui ne sachent encore mon appartenance partisane « éclairée et critique », devrais-je préciser, ce qui semble les effaroucher. A lui seul, ce signe est révélateur d’un état symptomatique qui frise la névrose. Je ne suis pas un traître, je ne suis pas un citoyen qui a décidé de courber l’échine devant le pouvoir et l’intégrisme, je ne suis pas un cerveau formaté qui ne s’accommoderait pas de critiques et d’analyses, je ne suis pas non plus un citoyen qui, ayant été abandonné par tout espoir, sombrerait dans le défaitisme et déciderait de louer les mérites de la vie et de la paix enfin retrouvée mais qui ne sont pas moins fantasmagoriques et mensongères car, c’est au détriment de tant d’années de lutte de tant de générations qui, chacune, aura consenti son lot de sacrifices, qu’on est convié aujourd’hui, par les nouveaux apôtres d’une certaine « paix sans justice », à abdiquer au risque de se faire cataloguer « pyromane » ou carrément « Lepéniste » !

Pour le repérage historique récent et afin de ne pas être languissant, nous avons tous en mémoire cet « artiste » qui s’invite un jour au spectacle de la fourberie officielle, pour amplifier l’applaudimètre rompant, alors qu’on ne l’avait jamais vu, durant les années rouges, sortir dehors son nez de politicien ; qualité de politicien qu’il s’est, du reste, toujours interdit d’incarner, soutenant qu’il refuserait toujours de se mêler directement de politique, car, soutenait-il, il n’était qu’un poète. Un poète est-il exempte de militantisme pour rester poète ? En effet, le débat mérite bien d’être ouvert. Pourtant et à titre d’exemple, refuser de se mêler de la lutte anti-terrorisme islamiste, menée alors par des citoyens, des intellectuels, des journalistes, des femmes, des artistes… au moment où l’intégrisme religieux commettait un génocide ; n’était-il pas une position en soi ? De la lâcheté ou alors une sorte d’abdication devant l’horreur, et pour cause, une telle situation dépasse les basses considérations de quelque ordre que ce soi.

Berthold Brecht, le célèbre dramaturge allemand, incarnait si bien cette conception de l’art et de la citoyenneté, en mobilisant des hommes de lettres, des artistes et autres intellectuels dans un mouvement qui s’est positionné résolument du côté des alliés afin de contribuer à l’anéantissement du nazisme qui menaçait la paix et la stabilité dans le monde, la civilisation humaine, la culture et l’art dans toute sa dimension. Il légua à la postérité un trésor littéraire, une voie mais aussi cette sagesse : « Qui reste au coin du feu quand la lutte commence et laisse d’autres défendre sa cause ; qu’il prenne garde, car, s’il n’a pas pris part à la lutte, il partagera la défaite. Il n’échappera même pas à la lutte en voulant l’éviter, car il luttera pour la cause ennemie celui qui n’a pas lutté pour la sienne  ».

Chez-nous, c’est Matoub Lounès qui en était le digne dépositaire de cette pensée et qu’il résuma avec brio et à juste titre dans ces quelques vers :

Win isdergen iman is
di tizi n leḥris,
iɛemmed neɣ itsekka [1].

L’on se rappellera aussi longtemps ce chanteur kabyle qui avait dit ceci : « Nous avons faim et les manifs et autres mouvements de protestations nous ont privé de spectacles et de nous produire, ce qui nous a coupé les vivres. ». C’était au moment où le décompte macabre se poursuivait et où tombaient encore des citoyens innocents sous les balles assassines de la gendarmerie algérienne. C’était, rappelez-vous bien, en marge de la fameuse association mort-née des « artistes kabyles » initiée, en 2002, par quelques chanteurs, sous l’impulsion du gouvernement ; des chanteurs totalement en marge de la protesta pour ne pas dire contre la protesta et qui se révéleront quelques années plus tard, de véritables virtuoses dans l’art d’applaudir les bourreaux d’hier, d’aujourd’hui et de toujours et des chantres incontestés de cette paix décrétée sous l’épée de Damoclès.

La liste des valeurs dévoyées et des causes malmenées par des ventres soudoyés, se décline malheureusement dans son obscénité longiligne et l’histoire se chargera, fort heureusement, de lui réserver son terrible exutoire ; ce qui n’est guère le propos de cette opinion qui, loin de se vouloir réactionnaire sous l’effet de comportements qui relèvent plus du pathologique que du débat d’idées, aura peut-être le mérite de faire admettre la critique comme une nécessité absolue dans tout art qui évolue, partant dans tous les domaines, et ce, au-delà même de la nature traditionnelle de notre société rompue au conformisme qui caractérise la sociologie de toutes les sociétés croulant sous le poids des traditions, de l’arbitraire, du déni et de la surenchère religieuse. Enfin, l’autre ambition serait que le débat puisse s’amorcer sur la place et le rôle de l’artiste dans sa société, sur ses attributs et ses devoirs vis-à-vis de son environnement sociétal, sur la définition même de l’artiste et de l’intellectuel, sur la dimension artistique dans toute pratique d’un art donné de sorte que la question de savoir si on est artiste dès qu’on se met à fredonner un vers, à tremper un pinceau dans une couleur ou à gratter machinalement les fils d’une guitare… se pose avec pertinence.

En ce qui me concerne, je résumerai ma vision comme suit : On ne devient pas artiste en pratiquant un art. On peut être bon plasticien, bon musicien, bon chanteur, bon sculpteur, beau poète, bon danseur, bon acteur, bon comédien… sans pour autant avoir la dimension d’un artiste. Et pour cause, un praticien d’un art s’imprègne de la réalité de son environnement et s’y conforme pendant qu’un artiste, fuyant l’orthodoxie, s’engage pour une cause et tente d’agir sur et/ou à l’encontre de son environnement sociétal pour le porter vers son émancipation.

« Allez, l’aartiste… » n’est-ce pas Mohya !

Allas Di Tlelli

Notes

[1Celui qui se cache au moment de la tourmente, est complice ou consentant

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